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« Heureux les pauvres en esprit ! » par Maître Eckhart

Beati pauperes spiritu




Par la bouche de la sagesse, la félicité énonça : « Heureux les pauvres en esprit car le royaume des cieux leur appartient. » Les anges, les saints, tout ce qui ne naquit jamais doit être silence quand parle l’éternelle sagesse du Père car toute la sagesse des anges et de toutes les créatures n’est que pur néant devant l’insondable sagesse de Dieu.


Cette sagesse a dit : « Heureux sont les pauvres. »


Or il y a deux genres de pauvreté. La pauvreté extérieure, bonne et très louable lorsque l’homme la vit volontairement par amour pour notre seigneur Jésus-Christ, comme lui-même l’a assumée sur terre. Mais selon la parole de notre Seigneur, il est une autre pauvreté, une pauvreté intérieure; puisqu’il dit : « Heureux sont les pauvres en esprit. » Soyez, je vous prie, de tels pauvres afin de comprendre ce discours car, je vous le dis au nom de la vérité éternelle, si vous ne devenez pas semblable à cette vérité, vous ne pourrez pas me comprendre. D’aucuns m’ont interrogé sur la vraie pauvreté et sur ce qu’il faut entendre par un homme pauvre. Je vais maintenant leur répondre.


L’évêque Albert dit : « Est un homme pauvre celui qui ne peut se contenter de toutes les choses que Dieu a jamais créées », et cela est bien dit. Mais nous allons encore plus loin et situons la pauvreté à un niveau bien plus élevé. Est un homme pauvre celui qui ne veut rien, ne sait rien et ne possède rien. Je vais vous parler de ces trois points et vous prie, par amour de Dieu, d’essayer de comprendre cette vérité, si cela vous est possible. Mais si vous ne la comprenez pas, n’en soyez pas troublé car je parlerai d’un aspect de la vérité que très peu de gens, même profonds, sont en mesure de comprendre.


Nous dirons d’abord qu’un homme pauvre est celui qui ne veut rien. Bien des gens ne comprennent pas véritablement ce sens. Ce sont ceux qui s’adonnent à des pénitences et à des pratiques extérieures, performances qu’ils tiennent néanmoins pour considérables, alors qu’ils ne font que s’autoglorifier . Que Dieu en ait pitié de si peu connaître la vérité divine! Ils sont tenus pour saints, d’après leurs apparences extérieures, mais au dedans ce sont des ânes qui ne saisissent pas le véritable sens de la divine vérité. Ces gens disent bien que pauvre est celui qui ne veut rien, mais selon l’interprétation qu’ils donnent à ces mots, l’homme devrait vivre en s’efforçant de ne plus avoir de volonté propre et tendre à accomplir la volonté de Dieu. Ce sont là des gens bien intentionnés et nous sommes prêts à les louer. Dieu, dans sa miséricorde, leur accordera sans doute le royaume des cieux, mais, je dis moi, par la vérité divine, que ces gens ne sont pas, même de loin, de vrais pauvres. Ils passent pour éminents aux yeux de ceux qui ne connaissent rien de mieux, cependant ce sont des ânes qui n’entendent rien de la vérité divine. Leurs bonnes intentions leur vaudront sans doute le royaume des cieux, mais de cette pauvreté dont nous voulons maintenant parler, ils ne connaissent rien.


Si on me demandait ce qu’il faut entendre par un homme pauvre qui ne veut rien, je répondrais : aussi longtemps qu’un homme veut encore quelque chose, même si cela est d’accomplir la volonté toute chère de Dieu, il ne possède pas la pauvreté dont nous voulons parler.


Cet homme a encore une volonté : accomplir celle de Dieu, ce qui n’est pas la vraie pauvreté.


En effet, la véritable pauvreté est libre de toute volonté personnelle et pour la vivre, l’homme doit se saisir tel qu’il était lorsqu’il n’était pas. Je vous le dis, par l’éternelle vérité : aussi longtemps que vous avez encore la soif d’accomplir la volonté de Dieu, et le désir de l’éternité de Dieu, vous n’êtes pas véritablement pauvre, car seul est véritablement pauvre celui qui ne veut rien et ne désire rien.


Quand j’étais dans ma propre cause, je n’avais pas de Dieu et j’étais cause de moi-même, alors je ne voulais rien, je ne désirais rien car j’étais un être libre et me connaissais moi-même selon la vérité dont je jouissais. Là, je me voulais moi-même et ne voulais rien d’autre, car ce que je voulais je l’étais, et ce que j’étais je le voulais. J’étais libre de Dieu et de toute chose.


Mais lorsque par ma libre volonté j’assumais ma nature créée, alors Dieu est apparu, car avant que ne fussent les créatures, Dieu n’était pas Dieu, il était ce qu’il était. Mais lorsque furent les créatures, Dieu n’a plus été Dieu en lui-même, mais Dieu dans les créatures. Or nous disons que Dieu, en tant que ce Dieu-là, n’est pas l’accomplissement suprême de la créature car pour autant qu’elle est en Dieu, la moindre créature a la même richesse que lui.


S’il se trouvait qu’une mouche ait l’intelligence et pouvait appréhender l’éternel d’où elle émane, nous dirions que Dieu, avec tout ce qu’il est, en tant que Dieu, ne pourrait satisfaire cette mouche. C’est pourquoi nous prions d’être libre de Dieu et d’être saisi de cette vérité et d’en jouir éternellement là où les anges les plus élevés, la mouche et l’âme sont un; là où je me tenais, où je voulais ce que j’étais, et étais ce que je voulais.


Nous disons donc que l’homme doit être aussi pauvre en volonté que lorsqu’il n’était pas. C’est ainsi qu’étant libre de tout vouloir, cet homme est vraiment pauvre.


Pauvre en second lieu est celui qui ne sait rien. Nous avons souvent dit que l’homme devrait vivre comme s’il ne vivait ni pour lui-même, ni pour la vérité, ni pour Dieu. Nous allons maintenant encore plus loin en disant que l’homme doit vivre de telle façon qu’il ne sache d’aucune manière qu’il ne vit ni pour lui-même, ni pour la vérité, ni pour Dieu. Bien plus, il doit être à tel point libre de tout savoir qu’il ne sache ni ne ressente que Dieu vit en lui. Mieux encore, il doit être totalement dégagé de toute connaissance qui pourrait encore surgir en lui. Lorsque l’homme se tenait encore dans l’être éternel de Dieu, rien d’autre ne vivait en lui que lui-même.


Nous disons donc que l’homme doit être aussi libre de tout son propre savoir, qu’il l’était lorsqu’il n’était pas et qu’il laisse Dieu opérer selon son vouloir en en demeurant libre.


Tout ce qui découle de Dieu a pour fin une pure activité. Mais l’activité propre à l’homme est d’aimer et de connaître. Or la question se pose de savoir en quoi consiste essentiellement la béatitude.


Certains maîtres disent qu’elle réside dans la connaissance, d’autres dans l’amour. D’autres encore qu’elle réside dans la connaissance et l’amour. Ces derniers parlent déjà mieux. Quant à nous, nous disons qu’elle ne réside ni dans la connaissance ni dans l’amour. Il y a dans l’âme quelque chose d’où découlent la connaissance et l’amour. Ce tréfonds ne connaît ni n’aime comme les autres puissances de l’âme. Celui qui connaît cela connaît la béatitude. Cela n’a ni avant ni après, sans attente, et est inaccessible au gain comme à la perte. Cette essence est libre de tout savoir que Dieu agit en elle, mais se jouit elle-même par elle-même comme le fait Dieu.


Nous disons donc que l’homme doit se tenir quitte et libre de Dieu, sans aucune connaissance, ni expérience que Dieu agit en lui et c’est ainsi seulement que la véritable pauvreté peut éclore en l’homme.


Certains maîtres disent : Dieu est un être, être raisonnable qui connaît toute chose. Or nous disons : Dieu n’est ni être ni être raisonnable, et il ne connaît ni ceci, ni cela. Dieu est libre de toute chose et c’est pourquoi il est l’essence de toute chose.


Le véritable pauvre en esprit doit être pauvre de tout son propre savoir, de sorte qu’il ne sache absolument rien d’aucune chose, ni de Dieu ni de la créature, ni de lui même.


Libre de tout désir de connaître les œuvres de Dieu ; de cette façon seulement, l’homme peut être pauvre de son propre savoir.


En troisième lieu, est pauvre l’homme qui ne possède rien. Nombreux sont ceux qui ont dit que la perfection résidait dans le fait de ne rien posséder de matériel, et cela est vrai en un sens, mais je l’entends tout autrement.


Nous avons dit précédemment qu’un homme pauvre ne cherche même pas à accomplir la volonté de Dieu, mais qu’il vit libre de sa propre volonté et de celle de Dieu, tel qu’il était lorsqu’il n’était pas. De cette pauvreté nous déclarons qu’elle est la plus haute.


Nous avons dit en second lieu que l’homme pauvre ne sait rien de l’activité de Dieu en lui. Libre du savoir et de la connaissance, autant que Dieu est libre de toute chose, telle est la pauvreté la plus pure.


Mais la troisième pauvreté dont nous voulons parler maintenant est la plus intime et la plus profonde : celle de l’homme qui n’a rien. Soyez toute écoute! Nous avons dit souvent, et de grands maîtres l’ont dit aussi, que l’homme doit être dégagé de toute chose, de toute œuvre, tant extérieure qu’intérieure, de telle sorte qu’il soit le lieu même où Dieu se trouve et puisse opérer. Mais à présent, nous allons au delà. Si l’homme est libre de toute chose, de lui-même, et même de Dieu, mais qu’il lui reste encore un lieu où Dieu puisse agir, aussi longtemps qu’il en est ainsi, l’homme n’est pas encore pauvre de la pauvreté la plus essentielle. Dieu ne tend pas vers un lieu en l’homme où il puisse opérer.


La véritable pauvreté en esprit c’est que l’homme doit être tellement libéré de Dieu et de toutes ses œuvres que, Dieu voulant agir en l’âme, devrait être lui-même le lieu de son opération. Et cela il le fait volontiers car, lorsque Dieu trouve un homme aussi pauvre, Dieu accomplit sa propre œuvre et l’homme vit ainsi Dieu en lui, Dieu étant le lieu propre de ses opérations. Dans cette pauvreté, l’homme retrouve l’être éternel qu’il a été, qu’il est maintenant et qu’il sera de toute éternité.


Saint Paul dit : « Tout ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu. » Or, notre discours semble transcender la grâce, l’être, la connaissance, la volonté, et tout désir. Comment donc comprendre la parole de saint Paul ? On répondra que la parole de saint Paul est vraie. Il fallait qu’il soit habité par la grâce; c’est elle qui opéra pour que ce qui était potentiel devint actuel. Lorsque la grâce prit fin, Paul demeura ce qu’il était.


Nous disons donc que l’homme doit être si pauvre qu’il ne soit, ni ne possède en lui aucun lieu où Dieu puisse opérer. Tant qu’il conserve une localisation quelle qu’elle soit, il garde une distinction. C’est pourquoi je prie Dieu d’être libre de Dieu car mon être essentiel est au-delà de Dieu en tant que Dieu des créatures.


Dans cette divinité où l’Être est au-delà de Dieu, et au-delà de la différenciation, là, j’étais moi-même, je me voulais moi-même, je me connaissais moi-même, pour créer l’homme que je suis. Ainsi je suis cause de moi-même selon mon essence, qui est éternelle, et non selon mon devenir qui est temporel. C’est pourquoi je suis non-né et par là je suis au-delà de la mort. Selon mon être non-né, j’ai été éternellement, je suis maintenant et demeurerai éternellement. Ce que je suis selon ma naissance mourra et s’anéantira de par son aspect temporel. Mais dans ma naissance éternelle, toutes les choses naissent et je suis cause de moi-même et de toute chose. Si je l’avais voulu, ni moi-même ni aucune chose ne serait, et si je n’étais pas, Dieu ne serait pas non plus. Que Dieu soit Dieu, je suis la cause; si je n’étais pas, Dieu ne serait pas. Mais il n’est pas nécessaire de comprendre cela.


Un grand maître a dit que sa percée est plus noble que son émanation, et cela est vrai. Lorsque j’émanais de Dieu, toutes les choses dirent : Dieu est. Mais cela ne peut me combler car par là je me reconnaîtrais créature. Au contraire, dans la percée, je suis libéré de ma volonté propre, de celle de Dieu, et de toutes ses expressions, de Dieu même. Je suis au-delà de toutes les créatures et ne suis ni créature, ni Dieu. Je suis bien plus. Je suis ce que j’étais, ce que je demeurerai maintenant et à jamais. Là je suis pris d’une envolée qui me porte au-delà de tous les anges. Dans cette envolée, je reçois une telle richesse que Dieu ne peut me suffire selon tout ce qu’il est en tant que Dieu et avec toutes ses œuvres divines. En effet, l’évidence que je reçois dans cette percée, c’est que Dieu et moi sommes un. Là je suis ce que j’étais. Je ne crois ni ne décrois, étant la cause immuable qui fait se mouvoir toute chose. Alors Dieu ne trouve plus de place en l’homme. L ‘homme dans cette pauvreté retrouve ce qu’il a été éternellement et ce qu’il demeurera à jamais.


Ici Dieu et l’esprit sont un et c’est là la pauvreté la plus essentielle que l’on puisse contempler. Que celui qui ne comprend pas ce discours reste libre en son cœur, car aussi longtemps que l’homme n’est pas semblable à cette vérité, on ne peut pas la comprendre, car c’est une vérité immédiate et sans voile, jaillie directement du cœur de Dieu. Que Dieu nous vienne en aide pour la vivre éternellement.


Amen.


Entretien avec Yves-Marie L’Hour, par Eric Lafontaine



Publié par untantraaparis le 11 mars 2015


Yves-Marie et Eric se sont donnés rendez-vous dans une brasserie parisienne à Montmartre dans le 18ème arrondissement.


1) Qui es-tu ?


Je m’appelle Yves-Marie L’Hour, j’ai 39 ans et j’exerce les activités de psychothérapeute, d’animateur et d’enseignant. J’accompagne en individuel et en collectif les personnes sur le chemin de la conscience et du lien en région parisienne, dans le sud de la France (Castelnau-le-Lez, les Cévennes) ainsi qu’en Belgique et en Suisse de manière ponctuelle. J’organise des formations, séminaires, conventions, stages et conférences seul ou en co-animation.


2) Qu’est-ce qui t’a amené au Tantrisme ?


Le terme Tantrisme est une appellation faisant référence à une vision, à une inscription traditionnelle culturelle et philosophique spécifique, celle de la tradition indienne du Tantrisme cachemirien. Mais ce vers quoi pointe ce terme est de l’ordre du pressentiment d’une unité fondamentale de l’expérience, l’expérience de la dualité sur fond de non dualité, qui n’appartient et ne se limite pas au tantrisme. L’appel s’est ainsi fait sentir pour moi bien plus tôt que la rencontre avec le Tantrisme en tant que voie spécifique. J’ai étudié et commencé à pratiquer assez jeune, aux alentours de 7 ans, le développement personnel, la transe, le voyage chamanique, le voyage astral, le rêve lucide… Le rapport corps-conscience me passionnait déjà à cette époque-là. Puis s’en est suivie une forte période de matérialisme de 17 à 22 ans. Je me suis ensuite replongé dans des démarches spirituelles de par la rencontre avec un ami artiste qui s’intéressait depuis 20 ans à la métaphysique et avec qui j’ai replongé dans le milieu et les expériences. J’ai ré-intégré pendant quelques années un petit groupe d’enseignement et de pratique autour de la recherche spirituelle avec quelques autres chercheurs et explorateurs de la conscience. Mais l’approche teintée de dualisme m’a rapidement mis mal à l’aise : il fallait chercher un progrès spirituel, le thème d’une évolution, aller dans une direction pour trouver une forme d’éveil, d’illumination… comme si ce qui était là n’était pas déjà complet et parfait. Alors j’ai pris mes distances. Je cherchais à rencontrer la réalité telle qu’elle est, ici et maintenant, derrière les voiles de mes conditionnements, de mes appétences et appréhensions, un espace d’unité. Je suis alors revenu à la non dualité : cultiver la voie étroite, sans rejet ni complaisance.


2bis) Comment as-tu rencontré le Tantrisme ?


J’ai eu une intuition, un élan. J’avais peut-être entendu parler du Tantra, il était aux frontières de mon champ comme un lieu qui m’appelait à explorer une spiritualité incarnée dans le corps, dans la sensualité, et dans le rapport aux archétypes féminin-masculin. C’était vraiment l’exploration de la conscience dans l’incarnation qui m’intéressait. J’ai alors dû chercher sur internet « Tantra » et je suis tombé sur un site en qui m’a particulièrement appelé, par la sobriété, la simplicité et la clarté de son propos, de sa présentation, et l’invitation à la voie directe : rien à changer, juste sentir ce qui est, prendre conscience de mes « oui » et de mes « non » et faire l’expérience de la véritable nature du Soi. J’ai décroché mon téléphone et appelé l’enseignant. En quelques échanges très succincts, j’ai senti le courant passer, et je me suis inscrit au stage de 2 jours qui avait lieu 3 jours plus tard en région parisienne. Ce week-end a changé ma vie. J’ai touché des espaces de sensorialité, d’ouverture, de vastitude, de joie, de liberté insoupçonnés avec une simplicité qui m’a retourné. Je suis resté dans l’extase tantrique pendant quelques semaines. Le lien à l’autre était d’une fluidité inouïe. J’y étais. S’en sont suivis des dizaines de stages, de formation, de rencontre, d’expérimentation dans d’autres formes et la lecture de textes shivaïtes traditionnels. Tout n’est jamais ensuite qu’expérimentation de cette sensibilité à l’Être. Rien à conquérir, rien à faire.


3) De quelle manière pratiques-tu le Tantrisme personnellement aujourd’hui ?


Toutes les techniques dites « spirituelles » visent à mettre de la conscience sur les conditionnements qui s’interposent entre moi et la réalité de l’expérience intégrale du vivant. Il ne s’agit pas de pratiquer quoi que ce soit, mais de reconnaître et de laisser se dissoudre les automatismes défensifs de la personnalité. Toutes les expériences du quotidien peuvent être l’occasion d’un tremplin vers la joie originelle d’être, sous-jacente à toutes les sensations, émotions, pensées qui me traversent. L’essence de la démarche tantrique pourrait selon moi se résumer en 2 mouvements : Sentir et Offrir. Dans l’instant. Sentir les émotions naître, se développer, mourir. Puis dans le même élan, offrir, c’est à dire célébrer l’instant, sans rejet ni appropriation ce qui est. C’est ma manière de pratiquer et de transmettre ce que j’ai appris, en individuel ou en groupe : toucher à l’extraordinaire dans l’ordinaire. Pas de pratique, pas de discipline, pas de technique en particulier, simplement Sentir et Offrir. Il m’arrive bien entendu de pratiquer de temps à autres, des méditations, du Yoga ou un art martial en fonction des appels du moment, mais sans visée ni projet a priori. Aucune activité n’est plus spirituelle qu’une autre.


4) Quels sont les bienfaits que tu ressens et perçois également chez les personnes que tu accompagnes ?


Ce qui me vient en premier lieu c’est la joie, la joie de me sentir en lien avec la totalité de l’expérience présente. On peut dénommer ce sentiment Joie, Liberté, Amour, Unité, Béatitude, Paix, Tranquillité de l’âme… peu importe… J’ai pu constater depuis 15 ans comme cette expérience rayonne et apaise, dans le cercle de mes relations intimes, amicales, professionnelles, de ma famille, dans les groupes que j’anime ou co-anime, je retrouve cette joie… L’expérience de l’authenticité, de la sincérité du rapport à soi, contacter ma liberté intérieure, révéler la singularité qui me traverse, dans le lien avec les formes mentales, les émotions et le corps.


5) Ton livre de chevet tantrique ?


« Je suis » de Nisargadatta Maharaj.


6) Pour plus d’informations


Se rendre sur http://nava-tantra.com et https://facebook.com/psychoenergie.fr


Retrouvez l’intégralité de l’interview ici.

Connaissance non duelle et pacification du désir de savoir



Par Nisargadatta Maharah


A partir du moment où l’être humain devient conscient, il cherche à être de plus en plus heureux. C’est l’origine de toutes les formes d’activité dans l’univers. C’est ainsi que l’univers lui-même a atteint l’existence, par l’intermédiaire de la forme atomique [atmique] de la conscience.


Mais quelle est cette conscience atomique ? Il n’y avait rien – pas même rien, aucun semblant – avant qu’apparaisse la connaissance de Soi. Dans cet état sans état s’est dressé la connaissance de l’existence, la prise de conscience de son propre être.


En fait, il n’y avait ni temps, ni espace, ni cause. La conscience était sans cause, il est donc futile de vouloir en chercher une. Il n’avait pas de temps, on ne peut donc pas la dater. Il n’y avait pas d’espace, on ne peut pas non plus la situer. Voilà pourquoi les Védas, Shrutis et les grands yogis, comme Shankara, déclarent, s’appuyant sur l’expérience intuitive, qu’il n’y a ni cause, ni temps, ni espace. Il n’y avait pas non plus de soleil, car il n’y avait pas d’espace lui permettant d’exister, et pourtant la conscience atomique était là, elle était ressentie comme telle et il n’y avait rien d’autre.


Pourquoi ? Parce qu’il n’y avait rien, ni au-dessus, ni au-dessous, à même d’en prendre conscience. Seule la conscience d’être était là. Combien de temps a duré cet état ? Il n’existe aucune possibilité de réponse. Le grand miracle est que cet état d’existence était présent et avec lui un désir cosmique et sa réalisation immédiate. C’est ainsi que le miracle s’est matérialisé, miracle désigné plus tard par le mot Dieu.


En conséquence l’homme était convaincu que partout où il y avait Dieu, il y avait miracle et que partout où il y avait miracle, il y avait Dieu. Cette conviction l’a conduit à souhaiter que Dieu lui soit propice. Mais il n’est pas parvenu à comprendre la nature essentielle de Dieu. Chaque peuple différent possède sa forme particulière de dévotion et cette forme se perpétue. Que Dieu et ses miracles soient une seule chose est exacte, mais l’interprétation de cette vérité est multiple. Ici par exemple, elle est différente de ce qu’elle est ailleurs ; pour eux Dieu est unique, pour nous c’est le contraire.


Celui qui ne désire que la vision de Dieu, rien d’autre, peut seul la découvrir, comprenez cela. Et la merveille des merveilles est qu’il atteint également la béatitude. Seule la scintillante conscience du Commencement participe à cette béatitude, car elle seule a la nostalgie de l’harmonie parfaite.


La conscience a traversé de multiples incarnations. Ces incarnations sont des changements de forme, de qualité et de situation correspondant aux intérêts et aux désirs de cette conscience. Quelle est l’origine de tout cela ? C’est la persistance de ces désirs, de ses « vouloirs ». Une des qualités de la conscience est la possibilité spontanée de prendre toute forme souhaitée. La conscience atomique primordiale est en accord avec ces « vouloirs » et leur réalisation est instantanée. C’est ainsi que la conscience est devenue multiple et omniprésente.


Cet ensemble – chacun dans sa nature et forme propre – bien qu’apparemment multiple est unique dans son essence, il a seulement étendu son être et inclus toutes ses possibles variations. L’énergie d’un atome unique s’est diversifiée en un grand nombre de centres, chacun possédant ses propres particularités et sa propre volonté. Cette situation a créé de multiples conflits. À chaque instant la volonté de ces centres innombrables s’exerce de façon différente. Chaque « vouloir » entrant en lutte avec les autres, il ne pouvait en résulter qu’une grand confusion.


Généralement, l’atome de volonté ignore le « pourquoi » et le « comment » de son désir, mais sa réalisation se doit d’être là. Le résultat concret des désirs de ce « vouloir » atomique peut être observé au moment de la destruction cosmique, quand l’univers entier est réduit en cendres.


Mais les « vouloirs » imprégnés d’amour ne sont pas, eux, tous effacés. Les grands moments de joie de ce monde sont dus à ces « vouloirs ». La qualité de l’énergie individuelle alimentant le vouloir est toujours opérante, elle appartient à son essence et relève de la Force Première.


Personne ne peut devenir conscient de soi-même en dehors de cette qualité. Quiconque a l’expérience du Soi le doit à cette qualité. Se considérer comme quoi que ce soit d’autre est un péché, une dégénérescence ; c’est créer la dualité. L’énergie primordiale qui a scintillé à l’origine a éprouvé un désir, à la suite de quoi elle est devenue multiples centres de « vouloir ». En réalité elle est une et homogène mais, en raison de l’ignorance, elle paraît hétérogène. La créature se considère comme une chose différente mais, en réalité, il n’y a aucune transformation de la fibre originelle. La seule chose différente est cette idée stupide de différence. Elle peut être effacée par la pratique de upasana. Par cette pratique l’unité ultime sera atteinte.


Il a été déclaré plus haut qu’il n’y ni temps, ni espace, ni cause, au moment du premier frémissement de l’énergie atmique. À quoi bon, direz-vous, parler de toutes ces caractéristiques et ces différents concepts ?


La raison est la suivante. Le tressaillement de cette énergie atomique est nommé par le Vedanta : Le Grand Principe. La qualité essentielle de ce principe est la conscience. Cette conscience, « consciente d’être consciente », se déploie instantanément en éther [akasha]. Comment pourrions-nous être conscient du temps si cette conscience n’existait pas ? Ce vaste déploiement de l’éther est l’espace. On peut en déduire que les trois ne sont qu’un Seul, Unique Grand Principe.


C’est une seule qualité qui a transformé ce principe en espace, temps et cause. Ensuite sont apparus les trois gunas et les cinq éléments. La rapidité de cette opération est littéralement inconcevable. La conscience se transforme en éther, qui a son tour devient espace. Le scintillement originel s’est déployé en espace et il est devenu air. L’air a réuni sa force vive et le feu est né à l’existence. La vibration du feu s’intensifia, il devint froid et là était l’eau. L’eau se refroidit encore et elle se transforma en terre.


Toutes ces caractéristiques des formes précédentes sont cristallisées dans la terre et les vibrations de ces formes se trouvent en elle. En vertu de ces différentes qualités sont apparus d’innombrables êtres vivants et d’innombrables végétaux ; mais au sein de tous le tressaillement de la Force Première est présent.


Le scintillement originel qui a précédé l’éther est présent dans chaque électron, dans chaque proton et il augmente continuellement sa puissance. Aussi longtemps que la palpitation de l’atome est effective, chacun de ses éléments est en mouvement. Le Principe originel imbibe l’ensemble de la manifestation et tous ses composants. Qu’ils soient matière inerte ou êtres vivants, la Force Première est en eux continuellement agissante.


La créature ignorante pense qu’elle peut  » faire  » quelque chose, que cela peut être bien ou mal ; elle se ressent comme heureuse ou malheureuse. mais la conscience originelle ne perçoit rien d’autre qu’elle-même.


Elle n’ a pas d’organes, néanmoins elle agit au travers d’innombrables organes. Elle n’est jamais polluée et ne pourra jamais l’être. La conscience, enfermée dans cette structure physique dérisoire, souffre de ses propres limitations. Les multiples centres de conscience entourés d’adjonctions limitatives, pensent être différents de la source originelle. Mais il n’y a qu’un être, qu’un esprit, qu’une qualité ; sans forme, sans parties, au-delà du temps, au-delà de l’espace, débordante d’immensité : la pure conscience qui est Une.


Il n’y a là aucune possibilité de différence, de distinction. Tout arrive au moment voulu en accord avec la loi qui nous domine tous. Mais la créature, abusée par le souci de désirs dérisoires, de  » moi  » et de  » mien « , souffre inutilement ; elle se limite seulement à sa personne. Mais tout se matérialise au moment adéquat. Quand Ravanah devient intolérable, Râma apparaît pour vous soulager. Quand Kama devient tyran, Krishna est là pour la contrer.


Voilà comment se maintient l’alternance des hauts et des bas. La force qui contrôle tous ces événements est toujours la même. Elle ne change jamais. Il n’est pas possible qu’il existe un Dieu à une époque et un Dieu différent à une autre, c’est pourtant ce que pense la créature ignorante. Un élément unique donne naissance à la magnificence de cet univers manifesté. En l’absence de cet élément simple, il n’y a qu’absolu silence.


Quand cette qualité unitive est reconnue et totalement acceptée, le cœur se fond dans le Cœur, la confidence dans le Confident. Il existe alors un sens suprême de l’unité originelle de toutes choses, un sens de l’inaliénable et mutuelle unité de toutes choses. Et en plus, une claire conscience de l’appartenance à l’Un de tous les différents caractères présents dans la manifestation. Alors la suprême réalité est atteinte ; c’est appelé le Soi suprême. Tout temps, tout espace et toutes causes sont devenus Un pour l’éternité. Seul l’Un est omniprésent et éternellement actif. Il ne connaît ni gain, ni perte, ni mort. Il est non-né, sui-generis, éternel et pourtant il naît à chaque instant et se manifeste à chaque époque. Toute connaissance intellectuelle et spirituelle s’arrête ici.


Texte écrit par Nisargadatta Maharaj dans les années 1950.

« Une tornade de liberté », un dialogue avec Francis Lucille



Que pouvons-nous attendre de nos rencontres?


Apprendre à ne pas attendre. Ne pas attendre est un grand art. Quand vous ne vivez plus dans l’attente, vous vivez dans une nouvelle dimension. Vous êtes libre. Votre mental est libre. Votre corps est libre. Comprendre intellectuellemnt que nous ne sommes pas une entité psycho-physique tendue vers le devenir est une première étape nécessaire, mais cette compréhension n’est pas suffisante. Le fait que nous ne sommes pas le corps doit devenir une expérience réelle qui pénètre et libère nos muscles, nos organes internes et même nos cellules. Une compréhension intellectuelle qui correspond à une re-connaissance subite et fugace de notre vraie nature nous apporte déjà un éclair de joie pure, mais, lorsque nous avons pleine connaissance que nous ne sommes pas le corps, nous sommes cette joie.


Comment puis-je percevoir sensoriellement que je ne suis pas le corps?


Nous éprouvons tous des moments de bonheur qui s’accompagnent d’une perception d’expansion et de relaxation. Avant cette perception corporelle nous nous trouvions dans une expérience intemporelle, une joie sans cause et sans mélange, dont la sensation physique n’est que le contre-coup ultérieur. Cette joie se perçoit elle-même. A ce moment, nous n’étions pas un corps limité dans l’espace, nous n’étions pas une personne. Nous nous connaissions nous-même dans l’immédiateté de l’instant. Nous connaissons tous cette félicité sans cause. Quand nous explorons en profondeur ce que nous appelons notre corps, nous découvrons que sa substance même est cette joie. Alors nous n’avons plus le besoin, ni le goût, ni même la possibilité de chercher le bonheur dans les objets extérieurs.



Comment accomplir cette exploration en profondeur?


Ne refusez pas les sensations corporelles et les émotions qui se présentent à vous. Laissez-les s’épanouir complètement dans votre vigilance sans but, sans aucune interférence de la volonté. Progressivement, l’énergie potentielle emprisonnée dans les tensions musculaires se libère, le dynamisme de la structure psycho-somatique s’épuise, et le retour vers la stabilité fondamentale s’effectue. Cette purification de la sensation corporelle est un grand art. Elle requiert patience, détermination et courage. Elle se traduit au niveau de la sensation par une expansion graduelle du corps dans l’espace environnant et une pénétration concommitante de la structure somatique par cet espace. Cet espace n’est pas vécu comme une simple absence d’objet. Quand l’attention se libère des perceptions qui la fascinaient, elle se découvre elle-même comme cet espace auto-lumineux qui est la véritable substance corporelle. A ce moment la dualité entre le corps et cet espace s’abolit. Le corps s’est dilaté à la mesure de l’univers et contient en son sein toutes les choses tangibles et intangibles. Rien ne lui est extérieur. Nous avons tous ce corps de joie, ce corps d’éveil, ce corps d’accueil universel. Nous sommes tous complets, sans aucune pièce manquante. Explorez seulement votre royaume et prenez-en possession sciemment. Ne vivez plus dans cette hutte misérable qu’est un corps limité.



J’ai de brefs aperçus de ce royaume dans des moments de tranquillité, puis je vais au travail et me trouve dans un environnement qui n’est ni royal, ni paisible, et ma sérénité me quitte aussitôt. Comment puis-je garder mon équanimité en permanence?


Tout ce qui apparaît dans la conscience n’est rien d’autre que conscience, vos collègues de bureau, les clients, vos supérieurs, absolument tout, y compris les locaux, les meubles et le matériel. Comprenez-le d’abord intellectuellement, et vérifiez ensuite qu’il en est bien ainsi. Il vient un moment où ce sentiment d’intimité, cet espace de bienveillance autour de vous ne vous quitte plus; vous vous trouvez partout chez vous, même dans la salle d’attente bondée d’une gare. Vous ne le quittez que lorsque vous allez dans le passé ou dans le futur. Ne restez pas dans la hutte, cette immensité vous attend ici même, en cet instant même. Informé de sa présence et ayant goûté déjà une fois à l’harmonie sous-jacente des choses, laissez les perceptions du monde extérieur et vos sensations corporelles se déployer librement dans votre attention bienveillante jusqu’au moment où l’arrière plan de plénitude se révèle spontanément.


Ce renversement de perspective est analogue à celui qui permet de reconnaître soudainement une figure angélique dans l’arbre d’une de ces gravures qui faisaient la joie des enfants du début du XXème siècle. D’abord, nous ne voyons que l’arbre, puis, informé par un message au bas de l’image qu’un ange s’y cache, nous procédons à un examen minutieux du feuillage, jusqu’au moment où nous voyons enfin l’ange qui avait toujours été devant nos yeux. L’important est de savoir qu’il y a un ange, où il se cache, et d’avoir expérimenté une fois le processus au cours duquel l’arbre se désobjectivise progressivement jusqu’au moment où les lignes de la gravure qui en constituaient la substance apparaissent en tant que telles et se recomposent pour nous livrer le secret de l’image. La voie ayant été frayée, les renversements ultérieurs de perspective sont de plus en plus aisés jusqu’au moment où nous voyons pour ainsi dire simultanément l’arbre et l’ange. De manière similaire, une fois notre nature profonde re-connue, les distinctions résiduelles entre ignorance et éveil s’estompent progressivement pour céder la place à l’ainsité fondamentale de l’être.


Je commence à me rendre compte que je suis englué dans mon corps, mes sensations et mon impression d’être un individu séparé.


Comment cet engluement se manifeste-t-il?



Je me sens comme hypnotisé, à la fois par mes pensées d’orgueil, mes émotions, la colère surtout, et par l’agitation de mon corps.


Bien. Dès que vous prenez conscience que vous êtes hypnotisé, l’hypnose cesse.



Pourquoi cela? Ce point n’est pas clair pour moi.


Demandez-vous qui est hypnotisé. Interrogez-vous profondément. Qui est-ce? Où est-il? Vous allez voir qu’une telle entité est introuvable. Si vous explorez votre psychée et votre corps, vous allez trouver quelques concepts auxquels vous vous identifiez tels « je suis une femme », « je suis un être humain », « je suis une avocate », etc; vous pouvez aussi trouver certaines sensations dans votre corps, certaines zones plus opaques, plus solides auxquelles vous vous identifiez également, mais quand vous y regardez de plus près, il devient évident que vous n’êtes pas cette sensation dans votre poitrine, ni cette pensée d’être une femme, car sensations et pensées vont et viennent et ce que vous êtes réellement est permanent. A ce moment précis l’hypnose cesse. Le problème est moins l’occurrence de ces pensées et sensations que votre identification avec elles. Dès que vous prenez conscience d’elles, vous vous distanciez, vous êtes libre. Dans cette liberté, vous ne vous situez nulle part. Il est important de demeurer dans cette non-localisation, car nous avons tendance à nous empresser de saisir une nouvelle identification dès que nous avons lâché prise de la précédente, tel un singe qui ne lâche pas une branche avant d’en avoir saisi une autre.


Vous allez voir combien il est merveilleux de vivre en l’air de cette manière, sans saisir, sans attaches. Au début cela semble un peu étrange, bien que votre nouvelle attitude n’empêche rien. Vous pouvez toujours remplir vos fonctions de mère ou d’avocate, sentir votre corps, etc… En fait, n’être rien, en l’air, nulle part, est très pratique. Cela simplifie beaucoup la vie. Ne vous contentez pas de comprendre, mettez en pratique votre compréhension. Essayez de n’être personne. Lâchez les branches.



N’est-il pas difficile de revenir ensuite dans son corps pour vivre le quotidien?


Vous n’avez jamais été dans votre corps, donc la question d’y revenir ne se pose pas. Votre corps est en vous, vous n’êtes pas en lui. Le corps vous apparaît comme une série de perceptions sensorielles et de concepts. C’est ainsi que vous savez que vous avez un corps, lorsque vous le sentez ou lorsque vous y pensez. Ces perceptions et ces pensées apparaissent en vous, pure attention consciente. Vous n’apparaissez pas en elles, contrairement à ce que vos parents, vos éducateurs et la quasi totalité de la société dans laquelle vous vivez vous ont enseigné, en contradiction flagrante avec votre expérience réelle. Ils vous ont enseigné que vous êtes dans votre corps en tant que conscience, que cette conscience est une fonction émergeant du cerveau, un organe de votre corps. Je suggère que vous n’accordiez pas une confiance démesurée à cette connaissance de seconde main et que vous interrogiez les données brutes de votre expérience. Vous souvenez-vous des recettes de bonheur qui vous ont été données par ces mêmes personnes quand vous étiez une enfant, faire de bonnes études, avoir une bonne profession, épouser un homme de qualité, etc. ? Ces recettes ne marchent pas, sinon vous ne seriez pas ici, posant ces questions. Elles ne marchent pas parce qu’elles sont fondées sur une perspective fausse de la réalité, perspective que je vous suggère de remettre en question.


Voyez donc par vous-même si vous apparaissez dans votre corps ou dans votre mental, ou si au contraire ils apparaissent en vous. C’est un renversement de perspective analogue à la découverte de l’ange dans l’arbre. Bien que ce changement puisse paraître minime au début, c’est une révolution aux conséquences insoupçonnables et infinies. Si vous acceptez honnêtement la possibilité que l’arbre soit en fait un ange, l’ange se révèlera à vous et votre vie deviendra magique.



Pourriez vous nous parler de la pratique qui consiste à vivre intuitivement depuis le coeur?


Ne soyez personne, ne soyez rien. Ayant compris que vous n’êtes personne, vous vivez la vérité depuis l’intelligence. Lorsque la notion ou la sensation d’être une personne ne vous troublent plus, que vous pensiez ou non, perceviez ou non, agissiez ou non, vous vivez la vérité depuis la plénitude du coeur.



A ce point, je suis dans une relation juste avec moi-même et avec le monde?


Oh oui. Vous êtes dans la juste relation qui est l’inclusion. Le monde ainsi que votre corps et votre mental sont inclus dans votre soi réel. L’amour est inclusion. La compréhension est une étape intermédiaire, mais la destination finale, le centre réel, est le coeur.



Le coeur est-il l’endroit entre cette branche et la suivante, pour reprendre l’analogie du singe?


Si vous acceptez de lâcher la branche à laquelle vous vous cramponnez sans en saisir une autre, vous tombez dans le coeur. Vous devez accepter de mourir, de laisser filer tout ce que vous savez, tout ce qu’on vous a enseigné, tout ce que vous possédez, y compris votre vie, ou du moins ce que vous croyez à ce stade être votre vie. Cela demande de l’audace. C’est une sorte de suicide.



Est-ce vraiment ainsi? Par exemple, est-ce que vous vous rappelez les moments qui ont précédé votre re-connaissance?


Oui.



Etait-ce ainsi?


Oui.



Merci. Aviez-vous auparavant une idée de ce qui allait se passer?


Oui et non. Oui, parce que je sentais l’invitation. Non, parce que jusqu’alors je n’avais connu que bonheurs relatifs, vérités relatives, connaissances relatives et je n’aurais pas pu imaginer l’absolu, l’ineffable. Le soi est au delà de tout concept, de toute projection. C’est pourquoi nous ne pouvons pas nous diriger vers lui de notre propre chef et devons attendre qu’il nous sollicite. Mais quand il nous invite, nous devons dire oui joyeusement, sans hésiter. La décision nous appartient, la seule dans laquelle nous exercions un réel libre-choix.



L’une des raisons pour lesquelles je remets à plus tard et je ne me rends pas à l’invitation est ma crainte que ma vie ne soit radicalement changée.


Oh oui, elle le sera.



Ainsi que ma famille?


Votre famille aussi. Tout sera changé.



Je crains que certaines personnes ne me quittent et soient remplacées par d’autres.


Je puis vous assurer que vous ne regretterez rien.



Est-il possible d’avoir reçu l’invitation et de l’avoir refusée?


Oui, vous êtes libre.



Serai-je invité à nouveau?


Oui. Tenez-vous prêt. Soyez disponible. Vous êtes disponible quand vous comprenez qu’il n’est rien que vous puissiez faire par vous-même pour vous rendre chez le Roi. Quand vous réalisez votre impuissance totale, vous devenez une salle vide. Dès que vous devenez une salle vide, vous êtes un sanctuaire. Alors le Roi entre, prend place sur le trône et vous gratifie de sa présence immortelle.



Vous avez dit un jour qu’il n’est rien que je puisse faire pour me débarrasser de cet ego qui me colle à la peau et auquel je suis si dévoué.


Il n’est rien que la personne, cette entité fragmentaire que vous croyez être, puisse faire.



Cela implique-t-il que toute pratique spirituelle est inutile tant que je crois cela?


Exactement. Une pratique émanant de la notion d’être une personne physique ou psychique ne peut être qualifiée de spirituelle. C’est un processus acquisitif qui vous éloigne du réel. Ce que vous êtes réellement ne peut être acquis car vous l’êtes déjà. L’ego est impermanent. C’est une pensée répétitive associée à des émotions, des sensations corporelles et des réactions. Quand vous êtes ému par la beauté d’une pièce de musique, par la splendeur d’un coucher de soleil ou par la délicatesse d’un geste d’amour, l’ego vous quitte. Dans cet instant vous êtes ouvert et comblé. Par contre, même si vous améliorez votre ego par la pratique de telle ou telle discipline, à la manière d’un collectioneur qui augmente sans cesse la valeur de sa collection par de nouvelles acquisitions sublimes et, ce faisant, s’attache de plus en plus à elle, vous demeurez en fin de compte dans l’isolement et l’insatisfaction.



Cette disparition de l’ego est elle graduelle ou subite?


Vous savez déjà qui vous êtes. Même celui chez qui l’intérêt pour la réalité profonde des choses n’est pas encore éveillé connait des moments de bonheur. Durant ces moments l’ego n’est pas présent. Ils émanent de notre être réel qui est la joie même. Chacun reconnait la joie directement. Ce par quoi le soi connait le soi est le soi lui-même. Seul l’être a accès à l’être, la joie à la joie, l´éternité à l’éternité. Le concept erroné selon lequel cet être, cette joie et cette éternité ne sont pas présents nous exile du jardin d’Eden et nous précipite dans une recherche effrénée. La résorption de l’ego dans l’être, résorption qui apparait du point de vue temporel comme un lâcher-prise suivi d’une illumination subite, met fin à cette recherche et à cette frénésie.



Qu’est ce qui provoque cette résorption?


Il n’y a pas de réponse à cette question sur le plan où elle est posée, car l’effet est déjà dans la cause, et la cause est encore dans l’effet. Certaines rencontres apparemment fortuites, telles celle entre le magicien du conte et le mendiant auquel il apprend qu’il est fils de roi, peuvent nous informer sur notre identité véritable. A l’annonce de cette bonne nouvelle, de cet évangile au sens propre du mot, un instinct profond s’ébranle au tréfonds de notre être et nous met sur la piste qui mène à l’ultime. Cet ébranlement correspond déjà à une re-connaissance voilée de notre être réel et la promesse de joie sereine qui l’accompagne canalise le désir dans une direction inconnue. Cette re-connaissance, ne se réfèrant pas à une réalité objective et temporelle, ne se situe pas au niveau de la mémoire et du temps. Cette grâce ne peut donc être oubliée; elle nous sollicite de plus en plus souvent, et chaque nouvelle re-connaissance augmente notre désir du divin. Tel le promeneur égaré dans la nuit hivernale qui, décèlant au rougeoiment apparu à la fenêtre d’une auberge la présence d’un feu, pousse la porte et se réchauffe quelques instants auprès de l’âtre, nous entrons dans le sanctuaire et nous reposons un moment dans la chaleur de la lumière sacrée avant de repartir dans la nuit. Enfin, dès que notre désir de l’absolu dépasse en intensité notre peur de la mort, nous offrons au feu sacrificiel de la conscience infinie le faux-semblant d’une existence personnelle. Rien ne s’oppose plus désormais à l’éveil qui déploie progressivement sa splendeur sur tous les plans de l’existence phénoménale, révélant au fur et à mesure leur réalité intemporelle sous-jacente, tel le regard de Shams de Tabriz qui « ne s’est jamais posé sur une chose éphémère sans la rendre éternelle ».



Comment puis-je surmonter ma peur de voir la vérité, qui, je le sens, est un obstacle qui m’empêche de connaître ma véritable nature?


En premier lieu, soyez heureux de vous rendre compte de cette peur viscérale, car la plupart des humains la refoulent et l’évitent. Dès qu’elle montre le bout de l’oreille dans un moment de solitude ou d’inactivité, ils allument la télévision, vont voir un ami ou se lancent dans une quelconque activité compensatrice. Découvrir votre peur était donc un premier pas crucial.



Je ne sais pas si je l’ai découverte, ma perception n’est pas claire. Peut-être sens-je simplement sa présence.


Vivez avec elle, intéressez-vous à elle, ne la refoulez pas. Adoptez à son égard un « laisser-venir, laisser-partir » bienveillant. Prenez-la pour ce qu’elle est: un amalgame de pensées et de sensations corporelles. Demandez-vous: « Qui a peur? » et vous verrez la peur-pensée vous quitter, laissant encore au niveau somatique des résidus d’anxiété localisés, la peur-sensation. Tout cela n’est au fond qu’un spectacle dont vous êtes le spectateur. Contemplez-le, et contemplez aussi vos propres réactions, vos fuites, vos refus, qui en font également partie. La prise de conscience de votre refus est le début de l’acceptation, du laisser-venir. De cette manière vous prenez la position du contemplateur qui est votre position naturelle.


Alors tout se déploie spontanément. La peur est votre ego, le monstre que vous charriez dans vos pensées et vos sensations corporelles, l’usurpateur qui vous tient à l’écart du royaume bienheureux qui est le vôtre. Laissez-la se montrer en totalité. N’ayez pas peur d’elle, même si ses traits son terrifiants. Puisez dans votre soif d’absolu et de liberté le courage de la regarder. Quand vous commencez à la sentir, pensez: « Viens, peur, montre-toi! Prends bien tes aises, car je suis hors de ton atteinte! » L’efficacité de cette méthode provient du fait que la peur est une chose perçue, donc limitée. Le plus long serpent du monde finit bien quelque part. Une fois qu’il est entièrement sorti des hautes herbes, qu’il est vu en totalité, vous êtes hors de danger, car il ne peut plus vous attaquer par surprise. De même, quand vous voyez en face de vous la totalité de votre peur, quand il ne reste rien d’elle qui vous soit caché, il n’est rien de vous qui puisse s’identifier à elle. Elle est un objet « décollé » de vous. Le cordon ombilical d’ignorance par lequel vous nourrissiez l’ego ne fonctionne plus. Ce moi fantôme, n’étant plus alimenté, ne peut plus se maintenir; il se meurt alors dans l’explosion de votre liberté éternelle.



Une fois que nous avons re-connu notre réalité profonde, un souvenir de cet éveil nous accompagne en permanence, de sorte que nous commençons à nous rendre compte des moments où l’ego s’interpose et que nous pouvons le dresser à se tenir de plus en plus à l’écart, ce qui nous permet d’être de plus en plus ouverts à ce que nous sommes.


Pouvez-vous commenter ce point?


Il n’est nul besoin de dresser l’ego ou de l’éliminer. Quand vous essayez de le dresser ou de l’éliminer, qui est l’auteur de cette tentative?



L’ego s’élimine lui-même.


Comment cela serait-il possible? Cette tentative au contraire le perpétue. L’ego n’est un obstacle que dans la mesure où nous lui prêtons attention. Au lieu d’aborder cette recherche par le côté négatif, l’ego et son élimination, commencez par le côté positif. La re-connaissance dont vous parliez laisse en vous un souvenir de plénitude. Ce souvenir se réfère à une expérience non-mentale. Il ne vient pas de la mémoire qui ne peut enregistrer que des éléments objectifs. Si vous vous laissez guider par lui, si vous répondez par une adhésion de tout votre être à son appel, l’émotion sacrée qu’il suscite en vous vous mènera sans détours au seuil de votre présence intemporelle. Vivez avec ce souvenir. Oubliez les circonstances objectives qui ont précédé ou suivi cette re-connaissance et gardez en le souvenir; aimez-le comme votre bien le plus précieux et rappelez-vous que la source dont il est l’émanation est toujours présente, ici et maintenant. C’est le seul endroit où la trouver, ici et maintenant; pas dans la pensée; avant la pensée; avant d’y penser; n’y pensez même pas…



Simplement laisser être ce qui est…


N’en parlez pas; ne le formulez pas; ne l’évaluez pas; l’intervention de la pensée vous en éloigne. N’essayez même pas…Vous faites encore trop d’efforts. Ils sont inutiles. Abandonnez et soyez ce que vous êtes déjà, absolue tranquillité.



Je voulais être ici aujourd’hui, et j’ai choisi d’être ici, mais que puis-je apprendre en présence d’un maître que je ne peux apprendre par moi-même?


Tout ce que vous apprenez, vous l’apprenez par vous-même. Je ne peux rien apprendre à votre place. Chaque circonstance, chaque évènement de votre vie vous enseigne. Ce que vous pouvez apprendre en posant cette question est qu’il n’y a pas de maître au sens personel où vous l’entendez. Sur ce plan-là, je ne suis pas votre maître, je suis heureux d’être simplement votre ami. Le maître véritable n’est pas une personne, il est notre soi, le soi de tous les êtres. Abandonné à lui, n’aimant que lui, n’étant intéressé que par lui, je sens sa présence vibrer chez ceux qui viennent à moi dans la pure intention de le connaître et ils re-connaissent cette présence en moi. On pourrait dire que cette présence se re-connait dans l’apparent autre par une sorte de résonance sympathique. Le divin en moi re-connaît le divin en vous dans le même instant et dans le même mouvement par lequel le divin en vous re-connaît le divin en moi. Dans ces conditions, qui peut dire qui est le maître et qui est le disciple, qui est vous et qui est moi ?



Je ne suis pas sûr que ceci soit une question: J’étais assis ici, essayant méthodiquement d’être calme. Dès votre entrée, tout devint soudain très tranquille. J’étais tel un mourant essayant désespérément de prendre son dernier souffle. Ma première pensée fut une expression d’étonnement émerveillé, puis j’eus l’impression que chaque pensée ultérieure était un effort pour échapper à ce silence qui m’envahissait spontanément…


Quand vous êtes ainsi invité, vous devez complètement abdiquer. N’essayez pas de savoir où vous en êtes, de contrôler la situation. Vous ne le pouvez pas. La première pensée qui prend note de cette expérience est déjà de trop, elle empêche un total lâcher prise. Recevoir l’invitation royale ne suffit pas. Il faut encore vous rendre au palais et goûter au festin qui vous est destiné. Le chercheur de vérité en vous est sans cesse en train de contrôler vos pensées, sentiments et actions. A un certain point, même lui va disparaître car il n’est qu’un concept, une pensée. Il n’est pas vous. Vous êtes cette liberté, cette immensité dans laquelle il apparaît et disparaît. Vous êtes ce que vous cherchez ou, plus précisément, cette immensité se cherche en vous. Abandonnez-vous à elle sans réserve.



Dans quelle mesure sommes nous libres de déterminer notre vie?


En tant qu’individu ou en tant que ce que nous sommes profondément?



En tant qu’individu.


Dans ce cas, nous sommes entièrement conditionnés, donc il n’y a pas de libre arbitre. En apparence, nous exerçons notre libre choix, mais en fait nous ne faisons que réagir comme des automates aux stimuli de notre environnement et de notre mémoire, parcourant sans relâche les mêmes schémas de notre héritage bio-sociologique, aboutissant invariablement aux mêmes réactions, telle une machine automatique dispensant des boissons dans une gare. En tant qu’individu, notre liberté est illusoire, à l’exception de la liberté qui nous est laissée à chaque instant de ne plus nous prendre pour une entité séparée et de mettre ainsi fin à notre ignorance et à notre misère.


En revanche, au plan de notre être profond, tout émane de notre liberté. Chaque pensée, chaque perception prend naissance parce que nous la voulons. Nous ne pouvons comprendre cela au niveau de la pensée, mais nous pouvons en faire l’expérience. Lorsque nous sommes totalement ouverts à l’inconnu, l’entité personnelle est absente et nous réalisons alors que l’univers sensible et intelligible surgit de cette ouverture dans un présent éternel. Nous voulons, créons et sommes à chaque instant toute chose dans l’unité de la conscience.



Vous parlez d’être totalement ouverts à nos pensées et perceptions. Comment pouvons nous accueillir tout ce qui se présente à nous malgré le rythme effréné de la vie moderne? Est-ce possible?


En fait vous n’avez pas le choix car, quoi que vous pensiez, perceviez ou fassiez, vous l’accueillez d’instant en instant. Par exemple, lorsqu’une pensée apparaît, cette apparition est spontanée, n’est-ce pas?



Je ne vois pas où vous voulez en venir.


Vous n’exercez aucune action sur vous-même afin de faire apparaître cette pensée. Même si vous exerciez une telle action, cette action elle-même serait une autre pensée spontanée. En fait toutes choses apparaissent d’elles-mêmes dans la conscience qui est toujours dans une ouverture totale. La conscience ne dit jamais « je veux ceci » ou « je ne veux pas cela ». Elle ne dit rien parce qu’elle accueille en permanence tout ce qui se présente en son champ. Quand vous dites « je veux ceci » ou « je ne veux pas cela », ce n’est pas la conscience qui parle, c’est simplement une pensée surgissant en son sein. Ensuite vous dites « je n’étais pas ouvert », et c’est l’irruption d’une nouvelle pensée. L’arrière-plan de toute cette agitation mentale est la conscience toujours ouverte, toujours accueillante. Du moment que vous êtes vivant, vous êtes ouvert. L’ouverture est votre nature. C’est pourquoi il est si agréable de s’y trouver; on s’y sent chez soi, à l’aise, naturel. Vous n’avez rien à faire pour vous trouver dans l’ouverture, si ce n’est comprendre qu’elle est votre nature réelle, que vous y êtes déjà. Dès que vous établissez votre demeure dans la conscience-témoin, l’agitation mondaine n’a plus de prise sur vous. Vous comprenez le processus dans son ensemble et par là même vous y échappez. Vous faites un saut dans une autre dimension. Familiarisez-vous avec elle. Voyez-en l’impact sur votre psychisme et votre corps. Peut-être mes paroles vous semblent-elles pour le moment de simples concepts, mais le jour viendra où elles se dissoudront en vous, devenant compréhension vivante. Alors la question de savoir comment méditer, comment être ouvert, ou comment être heureux ne se posera plus parce que vous êtes déjà méditation, ouverture et bonheur.



Mais nous l’ignorons!


Enquêtez, trouvez par vous-même. Voyez s’il est vrai que vous êtes conscient en permanence. Voyez s’il est vrai que ce que vous vous savez être fondamentalement est conscience. Ne prenez pas mes assertions pour des faits établis. Mettez-les en question, ainsi que vos propres croyances. Interrogez aussi la notion d’une conscience limitée et personnelle. Vivez avec ces questions, et surtout vivez dans l’ouverture silencieuse qui suit le questionnement, dans le « je ne sais pas » créateur. Dans cette ouverture viennent des réponses qui modifient et purifient peu à peu la question initiale, la rendant de plus en plus subtile jusqu’à ce qu’elle devienne informulable par la pensée. Laissez ce dynamisme résiduel s’épuiser de lui-même dans votre attention bienveillante jusqu’au moment où la réponse ultime jaillit en vous dans toute sa splendeur.



Hier soir vous avez utilisé l’adjectif « incolore » pour qualifier la conscience. Je me demande où la compassion et l’amour apparaissent dans ce tableau.


Les mots que nous utilisons pour décrire l’indescriptible doivent être consommés sur place. Si nous les utilisons à contre-temps, ils perdent leur saveur et nous aboutissons à des contradictions apparentes. Une histoire me revient en mémoire à ce propos: Un maître Chan’ se contredit lui-même (en apparence) une bonne douzaine de fois en l’espace d’une heure. Excédé, un disciple présent décortique les contradictions successives sous les regards amusés et bienveillants du maître qui, pour toute réponse, dit simplement, sans chercher à se justifier en aucune manière: « En effet, comme c’est étrange et merveilleux! Je n’arrive pas à comprendre pourquoi la vérité se contredit sans cesse! »



Je suis d’accord. La conscience est indicible. La compassion est elle également au delà des mots?


Ma remarque concernait la première partie de votre question… Nous devons d’abord trouver en nous ce centre incolore qui est liberté parfaite et autonomie absolue. Et quand depuis ce centre, depuis cette intelligence, nous jetons nos regards sur les êtres qui nous entourent, non seulement nous voyons leurs corps et nous percevons leurs psychées, mais nous volons directement, par delà les frontières psycho-somatiques, jusqu’à cet endroit incolore et sans limitations qui est notre commune essence. Là, il n’est point d’autre. De ce centre incolore une action peut ou non découler, en fonction des circonstances. L’action qui découle de la compréhension que nous sommes profondément un seul et même être est pleine de compassion, mais aussi de beauté et d’intelligence. Elle peut manifester d’autres qualités, mais elle peut aussi, lorsque les circonstances l’exigent, revêtir la couleur de la compassion. Toujours en harmonie avec la situation présente, elle ne laisse pas de traces et libère ceux au profit de qui elle s’exerce. La compassion véritable échappe aux notions préconçues que nous avons d’elle. Elle peut sembler étrange, inappropriée, voire brutale; mais elle est libre, et c’est là sa beauté. Elle est une tornade de liberté qui souffle où elle veut, effaçant sur son passage les attachements éphémères et les idées fausses, afin que seul subsiste l’indestructible, le vrai, l’éternel.



Que pouvez-vous nous dire sur l’intelligence?


L’intelligence ordinaire est une fonction cérébrale. Elle se manifeste comme faculté d’adaptation et d’organisation. Elle permet de traiter des problèmes complexes mettant en jeu une grande quantité de données. Liée aux conditionnements héréditaire et acquis du cerveau, elle fonctione dans la sérialité, dans le temps. C’est cette sorte d’intelligence qui permet de mener à bien un calcul algébrique, de mettre en forme un raisonnement logique ou de jouer au tennis. Fonctionnant comme un super-ordinateur, elle excelle dans l’accomplissement de tâches répétitives, et pourra peut-être un jour être surpassée par des machines. Elle a sa source dans la mémoire, dans le connu.


L’intelligence intuitive se manifeste comme compréhension et clarté. Elle permet de voir la simplicité dans l’apparente complexité. Elle fulgure dans l’instant. Toujours créatrice, libre du connu, elle est à l’origine des découvertes scientifiques et des grandes oeuvres d’art. Elle a sa source dans la suprême intelligence de la conscience intemporelle.


Lorsque l’intelligence intuitive effectue un retour sur elle-même, essayant de saisir cette source, elle se perd dans l’apperception instantanée de l’intelligence suprême. La re-connaissance de cette haute intelligence est une implosion qui détruit l’illusion que nous sommes une entité personnelle .



Cette re-connaissance se produit-elle indépendamment du niveau d’intelligence commune du sujet?


Oui. La présence d’un intense désir d’éveil est le signe certain que cette re-connaissance a eu lieu.



La destruction de l’ego provoquée par l’éveil est-elle graduelle ou subite?


Le premier instant de re-connaissance contient déjà en germe son accomplissement de même que la graine contient déjà la fleur, l’arbre et le fruit. Pendant quelque temps encore l’ego, foudroyé par la vision encore partielle de cette intelligence, conserve un semblant de vie. A ce stade, l’habitude maintient encore les anciennes identifications, mais une brèche irrémédiable s’est insinuée dans la croyance en notre existence séparée. On pourrait dire que le coeur n’y est plus, dans tous les sens du terme. Des re-connaissances intermittentes élargissent ensuite cette brèche jusqu’au moment où l’ego, qui est un objet perçu, s’objectivise complètement avant de se dissoudre devant nos yeux, cédant la place à l’irruption de l’ineffable.


A la suite de cet éveil, nous nous trouvons libre de la peur et du désir, libre de la peur parce que, ayant réintégré notre soi immortel, le spectre de la mort nous quitte à jamais, et libre du désir parce que, connaissant la plénitude absolue de l’être, l’attraction désuète qu’exerçaient sur nous les objets cesse spontanément. Les anciennes habitudes psychiques et corporelles qui dérivaient de la croyance antérieure en une existence personnelle peuvent se manifester encore pendant quelque temps, mais toute identification avec un objet pensé ou perçu est désormais impossible. Contemplées dans la neutralité éblouissante de la conscience, ces habitudes se meurent une à une sans que leur réoccurrences temporaires déclenchent un retour de l’illusion égoïque.



A quel signes reconnaît-on la haute intelligence?


Les pensées, sentiments et actions qui découlent de la haute intelligence se réfèrent à leur source, le soi. Une fois accomplis, ils nous laissent sur le rivage de l’absolu, telle l’écume que la vague dépose sur le sable. La pensée qui pense la vérité provient de la vérité et nous ramène à la vérité. Cette pensée a beaucoup de visages différents, elle pose des questions apparemment multiples, telles que « Qu’est-ce que le bonheur? », « Qu’est-ce que Dieu? », « Qui suis-je? » Toutes ces questions proviennent de leur source commune, la joie éternelle, le divin, notre soi. Quand cette pensée imprégnée du parfum de la vérité vous invite, faites-lui de la place, accordez-lui du temps, abandonnez-vous à elle, laissez-vous transporter. Cette pensée est comme l’empreinte des pas de Dieu dans votre âme. Laissez-le marcher où il veut. Celui en qui cette haute pensée s’est éveillée est très fortuné. Aucun obstacle ne saurait l’empêcher d’accéder à la vérité. Une fois que le désir de l’ultime vous a saisi, l’univers entier coopère dans l’accomplissement de ce désir.



Etes-vous dans cet état d’accomplissement en ce moment?


Il n’y a personne dans cet état. Ce non-état est l’absence de la personne.



Est-ce que vous y entrez et en sortez?


Ce n’est pas un état.



Etes-vous éveillé dans cet état?


Ce non-état est éveillé à lui-même. Il est conscience, je suis conscience, vous êtes conscience.



Dans ce cas vous êtes conscient que toute chose est à sa place?


Du point de vue de la conscience, tout est conscience, donc tout est à sa place. Rien n’est tragique. Tout est lumière, tout est présence.



Compte tenu du fait que nous sommes lumière et que les choses qui nous entourent sont aussi cette lumière, voyez-vous les choses différemmnt de nous?


Non, je vois chaque chose exactement comme vous, mais il est des choses que vous croyez voir et que je ne vois pas. Je ne vois pas d’entité personnelle dans ce tableau. Même si une vieille habitude provenant de la mémoire de l’ancienne personne surgissait, elle serait totalement objectivée, elle ferait simplement partie du tableau, elle ne serait pas ce que je suis. Je ne me prends pas pour une chose perçue ou pensée. C’est tout. Vous pouvez faire de même. Vous êtes libre. Il suffit que vous essayiez. Faites-le, essayez! Sur le champ!



Comment procéder?

Chaque fois que vous vous prenez pour un object, par exemple pour un homme ayant telle profession, ou pour votre corps, voyez-le.


Il y a donc un soi à un niveau plus élevé qui observe la situation, est-ce cela la perspective?


C’est la compréhension intellectuelle de la perspective, non sa réalité. La réalité de la perspective est votre attention bienveillante, non le concept de l’attention bienveillante ou le concept de vous-même en tant qu’attention bienveillante, mais simplement votre présence lumineuse sans tension et sans résistance, accueillant d’instant en instant la pensée ou la sensation qui s’actualise, la laissant se déployer librement, puis se résorber en elle sans laisser de traces. Cette lumière originelle n’est pas une absence mais une plénitude. Abandonnez-vous à elle, laissez-vous envahir par elle.


Copyright 1996, Francis Lucille



Science and Non-duality conference extract

De la non-directivité à l’Approche Centrée sur la Personne (ACP), par Carl Rogers



Texte de Carl Rogers
Traduction Olga Kauffmann
Sous-titres Yves Le Petit-Laborde


Qu’est-ce que je veux dire par une approche centrée sur le client ou une approche centrée sur la personne ?


Pour moi, celà exprime le thème fondamental de toute ma vie professionnelle, car ce thème s’est clarifié à travers l’expérience, l’interaction avec les autres et la recherche.
Ce thème a été exploité, et trouvé efficace, dans de nombreux domaines différents jusqu’à ce que la vaste étiquette d’Approche Centrée sur la Personne eût paru la plus descriptive.
L’hypothèse centrale de cette approche peut se résumer ainsi :


« Chaque individu a en lui des capacités considérables de se comprendre, de changer l’idée qu’il a de lui-même, ses attitudes et sa manière de se conduire ; il peut puiser dans ces ressources, pourvu que lui soit assuré un climat d’attitudes psychologiques « facilitatrices » que l’on peut déterminer. »


Trois conditions constituent ce climat favorisant le développement, qu’il s’agisse d’une relation entre le thérapeute et son client, le parent et l’enfant, le leader et le groupe, le professeur et l’élève ou le directeur et son équipe..
Les conditions s’appliquent, en fait, à toute situation dans laquelle l’objectif est le développement de la personne. (…)


1 – La congruence


Le premier élément porte sur l’authenticité ou congruence.
Plus le thérapeute est lui-même, ou elle-même, dans la relation, n’affichant pas de façade professionnelle ou d’image personnelle, plus grande est la probabilité que le client changera et se développera d’une manière constructive.
Celà veut dire que le thérapeute est ouvertement les sentiments et les attitudes qui coulent en lui, sur le moment.
Il y a un état d’unification, ou congruence, entre l’expérience émotionnelle en cours au niveau des tripes, la conscience de cette expérience et ce qui est exprimé au client.


2 – La considération positive inconditionnelle


La seconde attitude importante pour créer un climat favorisant le changement est l’acceptation ou l’attention, ou la considération : le regard positif inconditionnel.
Celà veut dire que lorsque le thérapeute fait l’expérience d’une attitude positive, exempte de jugement, acceptante envers ce que le client est sur le moment, quoi que ce soit, alors le mouvement thérapeutique, ou changement, est plus probable.


Celà demande la volonté du thérapeute de laisser le client être le sentiment qu’il est en train de vivre, quel qu’il soit : confusion, ressentiment, peur, colère, courage, amour ou orgueil.
C’est une attention non possessive.
Lorsque le thérapeute accepte le client d’une manière totale plutôt que conditionnelle, un mouvement en avant est probable.


3 – L’empathie


Le troisième aspect facilitateur de la relation est la compréhension empathique.
Celà veut dire que le thérapeute sent exactement les sentiments et significations personnelles que le client est en train d’expérimenter et qu’il communique cette compréhension acceptante au client.
Quand le fonctionnement est à son meilleur niveau, le thérapeute se trouve tellement immergé dans le monde privé de l’autre, qu’il ou qu’elle peut non seulement clarifier les significations dont le client est conscient mais même ceux se trouvant juste au dessous du niveau de conscience.
Ce type d’écoute, très spéciale, active, est l’une des forces les plus puissantes que je connaisse pour favoriser le changement.


L’évidence


Il y a une accumulation de preuves, progressivement produites par la recherche, qui, en général, soutiennent l’idée que lorsque ces conditions facilitatrices sont présentes, des changements dans la personnalité et le comportement interviennent vraiment.
Cette recherche a été poursuivie dans ce pays, et dans d’autres, de 1949 à ce jour.
Des études ont été faites sur les changements d’attitude et de comportement dans le domaine de la psychothérapie, dans l’éducation, sur l’aptitude à l’apprentissage, et sur le comportement des schizophrènes.
En général, ces études sont une confirmation.


La confiance


La pratique, la théorie et la recherche précisent clairement que l’Approche Centrée sur la Personne repose sur une confiance de base en la personne.
C’est peut-être son point de différence le plus aigu avec la plupart des institutions dans notre culture.
Dans l’éducation, le gouvernement; les affaires, une bonne partie de la vie de famille, de la psychothérapie, tout est pratiquement basé sur une méfiance en la personne.


L’individu est vécu comme incapable de choisir des buts qui lui conviennent, aussi doit-on les lui fixer.
Et on doit le guider vers ces buts, car autrement il pourrait s’écarter du chemin choisi.
Les enseignants, les parents, les superviseurs développent des procédures pour s’assurer que l’individu progresse vers le but choisi ; examens, contrôles, interrogations sont quelques unes des méthodes utilisées.
La personne est vécue comme un être foncièrement pêcheur, destructeur, paresseux ou les trois à la fois. Et cette personne doit constamment être surveillée.


Mais l’Approche Centrée sur la Personne repose sur la tendance à l’actualisation, présente dans chaque organisme vivant : la tendance à l’éclosion, au développement, à la réalisation de tout son potentiel.
Cette façon d’être fait confiance en la tendance directionnelle constructive de l’être humain vers un développement plus complexe et plus complet.
Notre but est de libèrer cette tendance directionnelle.


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