Textes modernes

Être dans ce monde, sans être de ce monde : de la célébration du Désir dans la vision tantrique



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L’Advaïta Vedanta est la plus élitiste des écoles indiennes de la Non-Dualité. Cette tradition invite à demeurer en permanence concentrer sur le Soi qui fait l’expérience de l’instant. C’est un enseignement extrêmement radical qui ne traite que du plan de l’inconditionné. Nulle évocation dans les Upanishads relative aux émotions et aux problématiques de la vie quotidienne… Le maître advaïtin est celui qui brille de sa propre absence. Rien d’autre à réaliser que cette contemplation de la Source d’où toutes les formes surgissent avant d’y disparaître à nouveau. C’est également la perspective que propose l’expression la plus épurée du tantrisme non-dualiste du Cachemire, la voie de Shiva :


« Ici, nul besoin de progrès spirituel ni de contemplation, ni d’habileté de discours, ni d’enquêtes, nul besoin de méditer, ni de se concentrer, ni de s’exercer aux prières marmonnées. Quelle est, dis-moi, la Réalité ultime absolument certaine ? Écoute ceci : ne prends ni ne laisse rien et, tel que tu es, jouis heureusement de tout. »


Abhinavagupta, Huit stances sur l’Incomparable


Les rituels, méditations, prières et techniques sont inutiles pour celui qui sait naturellement s’abandonner à ce qui est, sans quitter son centre, c’est-à-dire sans s’identifier aux objets qui apparaissent et disparaissent dans le champ de conscience.


Si j’ai la capacité de rester focalisé sur le Soi, je n’ai besoin de rien d’autre que cette invitation à la contemplation de ce que Je suis.


Mais quand l’ego rencontre des difficultés, se confronte à la peur et à la souffrance, la plupart d’entre nous tend à quitter cet espace de contemplation et se perd dans l’objet. Pour ceux dont l’expérience est ainsi réactive et tendue vers l’identification, qui rencontrent des difficulté à s’abandonner, à lâcher prise, les structures ritualisées et les méditations peuvent représenter une aide notable. Ces propositions de structures visent toutes à ouvrir le champ de l’expérience, à créer une désidentification avec les formes phénoménales, qu’elles soient de nature sensitive, affective ou mentale. C’est là la vision du Tantra qui nous invite alors à la simplicité, à reconnaître que nous sommes perpétuellement dans la réaction, la prétention, le conditionnement… pas besoin de réaliser quoi que ce soit, pas de chemin d’éveil… Le monde est la célébration même de l’Absolu à travers les formes conditionnées et éphémères de la Maya.


Le Tantra est une voie plus inclusive que l’Advaita, dans la mesure où il intègre le désir et tous les niveaux de l’Être dans le devenir, au lieu de viser exclusivement la reconnaissance de ce que nous sommes ultimement. Il invite à célébrer la forme du désir quel qu’il soit, que celui-ci pointe vers l’Absolu ou vers le monde conditionné. Chaque forme qui émerge dans le flux de la conscience est manifestation de l’élan divin en sa perfection la plus pure. Tout désirer pour ne rien exclure, vivre la dualité sur le fond de la non-dualité : telle est l’invitation tantrique.


La vie est l’expression même de la Vérité d’instant en instant. Rien à ajouter, rien à retirer. Rien à faire, rien à s’empêcher de faire. Juste contempler et célébrer la participation de la partie à la totalité. Le mouvement même du désir vers un objet projeté, que celui-ci soit concret ou abstrait (le bonheur, l’amour, la liberté, la reconnaissance, le savoir, la richesse…) est la célébration même de l’objet.


Si chaque élan dans le monde des formes est une question que l’Absolu se pose à lui-même, la réponse, à jamais inconnaissable, comme le terme d’une asymptote, est paradoxalement toujours à la source de la question.


La vie est la question qui se perpétue de phénomènes en phénomènes.


Toute saisie d’une réponse est figement, ajournement de l’expérience, négation du mouvement incessant de création et de dissipation des images qui me traversent.


Chaque existence est la célébration du point aveugle autour de laquelle elle orbite : ce point focal est le germe de désir de cette existence particulière au sein de laquelle la conscience est venu se concentrer pour en vivre l’intensité, autant dans le plaisir que dans la souffrance.


Je ne cherche jamais autre chose que cet espace d’unité où je me reconnais comme la Source, mais le fil infiniment singulier suivi par chaque expression de l’esprit est l’histoire de la reconnaissance d’une qualité unique de la conscience.


Au premier abord ce qui est cherché est impersonnel, une valeur abstraite, une image comme la liberté, le bonheur, l’amour, etc. Mais au fur et à mesure où cette expression se reconnaît dans sa forme achevée, elle devient manifestation et célébration de son absence.


Je tourne mon regard vers le Soi en accueillant l’horizon tout entier de l’expérience dans mon champ perceptif, et je replonge au cœur de la forme en focalisant ma conscience dans le flux du désir personnel, prolongement dans la lumière densifiée du seul désir originel d’être. Sur le plan le plus absolu, il n’existe rien, il n’y a jamais eu de création ou de dissolution, et même le concept d’Amour ou d’Unité est erroné.


Je suis déjà ce que je désire le plus au monde, dans son expression la plus singulière. Si je cherche la beauté, la vérité, la liberté… dont je crois faire défaut, ma vie entière est célébration de la beauté, de la vérité, de la liberté de l’esprit. Si je quête la reconnaissance, ma vie entière est célébration de la valeur infinie et sans pareille de chaque unité du monde que je suis. Si je cherche la justice : ma vie est célébration de la justice, une autre dimension de la vérité. Si je cherche la violence, la guerre et la destruction, ma vie est célébration de la violence, de la guerre et de la destruction des formes, un autre visage de l’Absolu (Shiva Nataraja).


Le point de focalisation de la conscience d’où semble émaner le monde est dans l’instant l’expression exacte du désir qui jaillit de Dieu.


Il n’est aucune manifestation de la vie qui soit plus proche qu’une autre de la Vérité une et immuable : tout ce qui est est parfaitement à sa place et possède la même valeur que toute autre forme : comme dans un rêve dont je ne reconnaitrais pas la nature d’irréalité, je prêterais paradoxalement plus de valeur à certaines illusions qu’à d’autres. C’est la perspective partiale – identifiée à un acteur particulier de la scène qui se déroule ici et maintenant – qui génère secondairement une hiérarchisation des formes et des valeurs : autant de regards et de jugements différents que de points de vue et de personnes.


Lorsque ceci est enfin reconnu, nous prenons conscience que nous n’avons jamais été le chercheur, nous sommes ce qui était cherché. Ma recherche d’un objet est célébration de cet objet, que la personne obtienne ou non satisfaction.


Il n’y a pas de leçons individuelles, rien à chercher, rien à développer, rien à améliorer. La spiritualité est invention, ou n’est rien du tout. Le nom que porte l’absence.


Ce que nous nommons Vérité, Amour, Joie, Dieu, Absolu c’est ce que nous cherchons fondamentalement tant que nous sommes identifié à une partie de la forme qui émerge. Les mots ne signifient rien, nous prétendons nous comprendre, mais c’est encore une histoire, un jeu de formes sans aucune signification au milieu des autres jeux de formes. La Vérité, l’Absolu, la Réalité ultime, Dieu, c’est ce qui précisément ne peut être réduit à aucun nom, ce qui excède toute définition, l’inconnaissable, l’indicible. Organiser un système est toujours une forme de célébration de la peur


Je ne peux connaître que des objets.
Je suis l’ultime sujet.
A jamais, le « Je » demeure inconnaissable.


La question que se pose le tantrika pourrait se résuler ainsi : “Qu’ai je intimement envie de célébrer ?”


Affirmer la valeur égale de toute chose, de toute expérience, de toute forme, depuis la perspective de l’Absolu, pourrait apparaître comme une forme de relativisme extrême. Mais il ne s’agit ni d’un ultime avatar du nihilisme, ni d’un renoncement mais bien d’une compréhension de la liberté la plus absolue que constitue la dissipation de toute vélléité de jugement et de volontarisme. La liberté selon le Tantra, ce n’est pas de faire ce que je veux, mais c’est aimer ce qui est. L’Amour et la Liberté sont une seule et même expérience.


Chaque histoire relative à la vie, ou à ce que serait le but de la vie est prétention et nouvelle limitation dont je viens faire l’expérience. Il n’y a que le vécu que j’expérimente ici et maintenant, et le reste est histoire. La libération est dans l’expérience totale et inconditionnelle de ce qui apparait, que ce soit la joie ou la tristesse, la peur ou le courage, l’amour ou la peur.


Il n’y a pas de place pour l’humilité, juste reconnaître mes prétentions.
La libération de la personne c’est de reconnaître avec de plus en plus d’acuité ses limitations.


Les limites apparaissent, si je les perçois, si je les inclus dans l’orbe de la conscience, c’est parce que ce que je suis déjà plus vaste qu’elles. Mon ultime liberté, c’est de reconnaître que ma nature excède toutes les limitations conditionnées. Dès lors Je ne suis plus affecté par aucune limite.


Le monde qui apparaît est une projection à l’extérieur de la manière dont j’imagine et expérimente mon corps. Nous ne voyons jamais le monde, nous voyons nos émotions. Au fur et à mesure, l’attention va progressivement basculer de l’illusion du temps à l’intensité dans laquelle chaque instant semble apparaître.


La beauté et l’intensité de la vie est de questionner sans espérer une réponse. Si j’attends une réponse, je me projette, je ne suis plus présent.


Je trouve la liberté dans l’intensité de ce qui est là, dans la prise de conscience qu’aucune expérience ne possède une valeur supérieure à une autre, lorsqu’elle est considérée depuis le fond non-duel de l’Absolu.


L’univers n’est que manifestation d’amour, il n’y a pas de mal, il n’y a que des limites à l’expansion de chaque germe, radiance d’amour, dans la seule mesure de nos identifications locales. Mais l’existence de ces limites est la condition même de la forme, donc de l’existence du monde. Sans limitation à l’amour, il n’est plus de monde conditionné, plus d’aventure de l’esprit dans la dualité, plus d’exploration de Dieu par lui-même.


Dans la vision du Tantra, à la différence de l’Advaita qui vise invariablement le Non-Être, il s’agit d’aimer autant l’Être que le Non-Être, le Devenir que l’Absolu.


Et il n’est pas d’amour si cet amour ne se manifeste pas face à chaque situation, face à chaque être.


Devant chaque miroir, est ce que je peux prendre un temps pour prendre conscience des jugements, positifs ou négatifs, qui s’interposent entre ma perspective et l’image de l’autre ? Prendre conscience d’un jugement, c’est l’objectiver, c’est donc m’en désidentifier. A contrario, lorsque je ne reconnais pas les jugements à travers lesquels je perçois la réalité, je suis dans le déni et projette cette image sur les objets extérieurs, les parant de qualités et de valeurs que je fantasme comme leur étant immanentes. C’est le mouvement même de la reconnaissance, qui libère : la vision suffit, il n’y a rien à changer, ni à juger, ni à ne pas juger, simplement regarder ce qui apparaît et reconnaître ces formes comme des objets, c’est-à -dire les détacher du sujet témoin, qui s’épure au fur et à mesure que la conscience développe une perception de plus en plus subtile des nuages qui obstruent le ciel.


Lorsque je fais l’expérience de la totale identification à l’Absolu, je contemple toutes les âmes comme des sources secondaires de l’amour divin qui irradient et donnent chacune naissance à un cosmos singulier. L’amour est l’unique mouvement qui anime l’univers manifesté et qui irradie chaque forme depuis la Source via l’infinité indénombrable des âmes secondaires qui opèrent comme des vacuités diffractives. Chaque source secondaire -ou Atman – n’est qu’un espace vide au travers duquel afflue le torrent d’amour qui se développe jusqu’aux limites ce à quoi il s’identifie. Le conditionnement naturel de chaque forme manifestée est de s’identifier à un corps physique donné, et d’en prendre soin. Chaque centre secondaire d’émanation, chaque centre de conscience, ne vise qu’à prendre soin de cette forme à laquelle elle s’identifie. Ce qui apparaît sur le plan conditionné comme des conflits, des oppositions de formes séparées, ne représente sur un plan plus proche de la Source que comme la matérialisation de ces marges d’identification, mais fondamentalement la seule intention de l’univers et de ses sources d’émanation est le désir d’aimer et de prendre soin. L’existence de ces limites identitaires est la condition nécessaire à l’apparition d’un monde de formes différenciées. Sans ces frontières, il n’y aurait tout simplement que néant – une totalité indifférenciée.


L’Absolu n’est pas affecté par les expériences et dynamiques qui touchent les formes du rêve. Et après Prakriti, la nature, le monde de la manifestation, même la pure conscience, Purusha, apparaît comme un phénomène éphémère voué à se résorber au sein de l’Absolu.


Ce qui reste c’est l’absence totale d’identification.


Et même le « Je suis » finit par se dissoudre dans l’océan du Non-Être.



YMLH

De la sainteté, par Louis Lavelle



I. LES SAINTS AU MILIEU DE NOUS


Les saints sont au milieu de nous. Mais nous ne parvenons pas toujours à les reconnaître. Nous ne croyons pas qu’ils puissent habiter cette terre. Nous pensons qu’ils l’ont tous quittée. Nous les invoquons comme s’ils étaient tous au ciel et que nous ne puissions attendre d’eux que des grâces invisibles et surnaturelles. Il serait trop ambitieux de vouloir les imiter : à peine notre nom de baptême nous suggère-t-il parfois l’idée d’une protection qu’ils pourraient nous donner ; car ils sont devenus les ministres de Dieu et les dispensateurs de ses dons. Mais c’est leur mort qui a fait d’eux des saints, qui a réalisé cette transfiguration spirituelle sans laquelle ils ne seraient que des hommes comme nous. Et ils sont maintenant tellement purifiés qu’il ne subsiste plus d’eux que l’idée d’une vertu qu’ils ont incarnée et qui agit en nous, à travers leur image, sans que nous puissions jamais espérer l’égaler. Ce serait pour nous une dérision de penser qu’un homme que nous avons pu voir et toucher, dont nous avons observer les faiblesses, les ridicules ou les fautes, qui a été mêlé à notre vie et dont le front n’avait point d’auréole, ait gravi devant nous le chemin de la sainteté sans que nous en ayons rien su. Mais la sainteté est invisible sur la terre comme au ciel et beaucoup plus difficile à discerner quand elle revêt les apparences du corps que quand nous la portons dans notre pensée comme une image ou comme une idée.


Pourtant le saint n’est point un esprit pur. On ne saurait le confondre avec l’ange. La mort même ne saurait faire de lui un ange. Car la sainteté appartient d’abord à la terre. Elle témoigne que la vie que nous menons ici, toute mêlée au corps, avec ses faiblesses, avec ses trivialités, est capable de recevoir le reflet d’une lumière surnaturelle, qu’elle peut acquérir une signification qui la dépasse, qui nous apprend non pas seulement à la supporter, mais à la vouloir et à l’aimer. Il nous semble toujours que le saint est un être d’exception, qui s’est séparé de la vie commune, qui ne participe plus à sa misère et qui vit en communion avec Dieu, et non plus avec nous. Mais cela n’est pas vrai : c’est parce qu’il vit en communion avec Dieu qu’il est le seul homme qui vive en communion avec nous, alors que tous les autres en restent jusqu’à un certain point séparés.


Aucun signe extérieur ne le distingue du passant sur lequel notre regard ne s’arrête pas. Et en apparence sa vie ressemble à la vie de tous les hommes. On le voit préoccupé de la tâche qui lui est donnée et dont il semble qu’il ne se détourne jamais. Il ne refuse rien de ce qui lui est proposé : et tout ce qui lui est offert est pour lui occasion. Il est présent à chacun et à tous et d’une manière si spontanée et si naturelle qu’il agrandit seulement la société que nous formons avec nous-même. On ne voit pas, comme on pense qu’il le faudrait, qu’il renonce à la nature, ou que les défauts du caractère se trouvent en lui vaincus et abolis. Il peut être violent et colérique. Il reste sujet aux passions. Il ne songe pas, comme tant d’hommes, à les dissimuler. Et de le voir souvent s’y livrer est une sorte de scandale qui nous éloigne de le considérer comme saint et nous incline souvent à nous mettre au-dessus.


On peut dire sans doute que ces passions, il les mortifie, mais elles sont une condition, un élément même de sa sainteté. Car la sainteté elle-même est une passion ou, si ce mot nous choque, elle est une passion convertie. Il y a dans la passion une force dont la sainteté a besoin poux s’arracher au préjugé et à l’habitude. Et la passion prend toujours racine dans le corps, c’est elle qui le soulève et qui le porte au-dessus de lui-même. Il n’y a rien de plus beau que de voir ce feu qui s’alimente des matériaux les plus impurs et dont la flamme au sommet produit tant de lumière.




II. LE SAINT VA TOUJOURS JUSQU’À L’ABSOLU DE LUI-MÊME


Dans chacun des hommes qui nous entourent, il y a un saint en puissance. Il ne le deviendra pas toujours. Car il y a aussi en puissance un criminel ou un démon. Et l’angoisse où nous sommes et dont la plupart des modernes pensent qu’elle est la conscience elle-même, exprime cette incertitude de savoir si c’est l’un ou si c’est l’autre qui triomphera un jour. Cette angoisse, les jansénistes l’ont connue. Mais le plus souvent, on pense pouvoir se contenter d’une vie médiocre où l’on ne rencontrera que des besognes banales à accomplir, que des intérêts temporels à satisfaire. Le propre du saint, c’est qu’il va toujours jusqu’à l’absolu de lui-même. Il n’y a pas d’homme dont la vie soit aussi proche des mouvements spontanés de la nature : il y est pour ainsi dire livré ; c’est en eux qu’il puise tout son élan. Or, cette nature, on peut penser qu’il la combat : mais il faudrait dire plutôt qu’il en pousse toutes les impulsions jusqu’au dernier point, jusqu’au point où elles lui apportent une satisfaction parfaite et qui le comble. Elles l’obligent à dépasser les limites de la nature afin précisément que la nature atteigne en lui le but vers lequel elle tend. Ainsi voit-on le mathématicien, dans l’idée de limite, pousser jusqu’à l’infini une série de termes et pourtant la franchir. Et de même le saint ne met jamais en jeu et ne nous suggère jamais que les sentiments les plus familiers : et nul homme n’est plus accessible. Mais c’est de ces sentiments même qu’il va faire l’usage le plus extra ordinaire : car il ne parviendra à leur donner toute leur puissance qu’en les forçant, pour se réaliser, à dépasser l’emploi auquel nous les avions jusque-là consacrés ; au moment où ils se consomment, il semble qu’ils se renoncent, ou qu’ils se changent en leur contraire. Ainsi on reconnaît dans le saint tous les élans de la nature et on ne les reconnaît pas pourtant. C’est une erreur de penser qu’il ne fait que les combattre, car la nature aussi vient de Dieu. Il la surnaturalise. Il retrouve en elle son origine, sa destination et son sens. Et l’on comprend sans peine que celui qui reste pris à l’intérieur de la nature ne cesse de rabaisser et d’avilir toutes les forces dont elle lui a donné la disposition. Car le divin et le démoniaque sont composés des mêmes éléments. Une simple inflexion de la liberté suffit à changer l’un dans l’autre. C’est dans la vie selon l’esprit que la vie de la nature reçoit son véritable accomplissement. C’est défigurer la nature de ne pas voir qu’elle est une figure. C’est refuser toute sa valeur à l’immanence que de vouloir y demeurer et de ne point voir que c’est de la transcendance qu’elle vient, que c’est vers la transcendance qu’elle va, et que c’est dans la transcendance elle-même qu’elle donne un accès, furtif et précaire, mais que la mort seule peut achever.




III. LE SAINT INDIFFÉRENT À SA CONDITION HUMAINE


Le propre de la sainteté, c’est de nous découvrir la relation entre les deux mondes, c’est-à-dire entre le matériel et le spirituel, ou encore de nous montrer qu’il n’y a qu’un monde, mais qui a une face obscure et une face lumineuse, et qui est tel que nous pouvons nous laisser séduire par son apparence, avec laquelle nous ne cessons de passer et de périr, ou pénétrer jusqu’à son essence, qui relève cette apparence elle-même et nous en découvre la vérité et la beauté. Le saint est à la frontière des deux mondes. Il est, au milieu du visible, le témoin de l’invisible, mais que nous portons tous au fond de nous-même et que le visible cache ou révèle, selon la direction même de notre regard. Il faut donc que le saint vive au milieu de nous, qu’il soit assujetti à toutes les misères de l’existence, qu’il paraisse même accablé par elles afin que toutes les grandeurs de la terre nous paraissent indifférentes et qu’il montre d’une manière plus éclatante que les véritables biens sont ailleurs. Aussi pense-t-on souvent que c’est dans la contrainte que la vie lui impose, dans les souffrances qu’il reçoit ou qu’il s’inflige à lui-même, dans les tortures ou dans le martyre, que la sainteté manifeste le mieux son essence. Et c’est dans le martyre que l’on saisit le mieux la pureté du témoin. Mais il y a d’autres formes de témoignage qui ont un caractère plus secret. Tous les saints n’ont pas été appelés au martyre. Mais l’imagination a besoin de ces grands exemples pour mesurer la distance entre la sainteté et la réussite. La sainteté est une grande réussite spirituelle, indifférente à l’autre, et qui la méprise.


Mais nul ne choisit la condition qui lui sera offerte, ni les exigences qu’elle pourra lui imposer. La sainteté peut être sur le trône où l’on reconnaît presque unanimement que les difficultés qu’elle rencontre sont les plus grandes. Elle se cache sous l’habit du mendiant, où on est souvent plus incliné à la trouver. Mais nul ne sait s’il faut plus d’effort pour échapper au démon de l’orgueil ou au démon de l’envie. En réalité, nous nous complaisons à trouver un contraste violent entre la sainteté et la condition qui lui est imposée : et elle nous apparaît d’une manière plus saisissante soit au sommet de la grandeur humaine, lorsque celle-ci est oubliée ou méprisée, soit dans le dernier état de la misère humaine, lorsque celle-ci est acceptée ou aimée. Mais le propre de la sainteté, c’est d’être naturellement invisible, comme le monde spirituel dans lequel elle nous propose d’entrer. La sainteté du mendiant ou du roi n’est pas aisée à discerner sous les traits du mendiant et du roi. Car elle est inséparable d’une attitude tout intérieure que nous lui prêtons et qui trouve en nous un mystérieux écho : alors le mendiant et le roi ressemblent au saint inconnu que nous côtoyons tous les jours sans qu’aucune marque nous le fasse reconnaître.


Le saint peut être un savant, un théologien, un fondateur d’ordres : mais ce n’est pas par là qu’il est saint, bien que la sainteté trouve une expression dans toutes les oeuvres qu’il réalise, comme elle en trouvait une dans la manière de gouverner ou de tendre la main. Car le saint peut être cet homme du commun qui semble absorbé par les besognes les plus simples, à la fois solitaire et ouvert à tous, dont la vie extérieure paraît se réduire à quelques habitudes et dont nous surprenons parfois ou bien un simple geste, le plus familier et le plus inattendu, et qui pourtant résout, comme si tout allait de soi, une situation que l’on regardait jusque-là comme inextricable, ou bien un sourire profond et lumineux, qui, sans rien changer à l’état des choses, change pourtant l’atmosphère où nous les voyons. Le saint fait pour nous de la vie un miracle perpétuel, mais qui, sans bouleverser en rien l’ordre naturel, se découvre à nous, à travers cet ordre même, par une sorte de transparence.




IV. UN SAINT POSSIBLE EN CHACUN DE NOUS


Il faut apprendre à reconnaître les saints qui sont à côté de nous et le saint même qui est en nous, qui demande à naître et que nous refusons de laisser sortir des limbes. Le plus humble mouvement d’amour le montre tout près de paraître à la lumière, en nous comme en autrui. Mais ce mouvement, nous sommes incapable de lui donner aucune continuité, de l’affermir en nous, de rejeter dans l’ombre ce qui le contredit et où nous mettons notre intérêt le plus essentiel et notre unique point d’honneur. Il n’y a pas de saint qui ne connaisse de telles chutes. Et nul ne peut savoir s’il sera capable de se relever, ni par conséquent d’être sauvé ou perdu. Mais ce n’est point là notre affaire. Il suffit que nous fassions tout ce qui dépendra de nous pour empêcher en nous le saint de mourir. Il n’y a sur la terre que des saints possibles : ils ne reçoivent l’existence que d’eux-mêmes à travers beaucoup d’échecs, de tribulations et de manquements. C’est le courage qui fait les saints ; et le courage lui-même n’est rien de plus que la confiance dans une grâce qui vient de plus haut et qui est toujours présente, bien que nous ne sachions pas toujours nous ouvrir à elle.


Il semble, le plus souvent, que le saint, ce soit aussi celui qui a le plus de volonté, qui ne cesse de combattre et de vaincre. Mais on dirait aussi que c’est celui qui a le moins de volonté : car la volonté est toujours inséparable de l’amour de soi, elle cherche toujours la conquête et le triomphe. Or dans la sainteté, la volonté, pour ainsi dire, s’efface : elle laisse la place en elle à une action qui la surpasse infiniment, mais qui la soulève, à laquelle il s’agit seulement pour elle d’être docile ; elle laisse la place à l’amour. C’est assez que par ses mouvements propres elle refuse de lui faire obstacle. Aussi peut-on dire que les démarches de la sainteté sont toujours celles qui ont le plus d’aisance et de naturel : ce qui montre encore que la grâce, dans les deux sens que l’on donne à ce mot, est la perfection même de la nature.


On le voit bien quand on regarde autour de soi, dans le milieu qui nous est le plus proche, le seul où les êtres nous deviennent présents dans leur intimité même, et non pas seulement dans leur apparence, que nous interprétons toujours selon les lois qui régissent le monde des choses. Que de fois n’entendons-nous pas dire, ou ne disons-nous pas nous-même, en présence de certains êtres chez lesquels l’égoïsme semble absent, dont le corps est comme un corps de lumière et la conduite comme une spiritualité toujours agissante : c’est un saint, c’est une sainte ! Non pas que nous puissions jamais pénétrer le secret d’une vie, ni anticiper sur ce qu’elle pourra devenir un jour. Il y a des contacts pourtant qui nous apportent une sorte de révélation. Ils nous montrent à l’oeuvre une sainteté vivante dont nous voyons comment elle se forme et comment elle s’exprime, et qu’au lieu de nous obliger à quitter le monde où nous vivons, elle lui donne la lumière qui l’éclaire et cette résonance intérieure sans laquelle il serait un fantôme flottant dans le vide.




V. LE POINT DE RENCONTRE DU SENSIBLE ET DU SPIRITUEL


Et pourtant il nous semble que le saint vit dans un autre monde que le monde où nous sommes. C’est comme s’il voyait ce que nous ne voyons pas, c’est comme s’il agissait selon des motifs autres que ceux qui nous déterminent. Il nous semble parfois qu’il est à côté de nous sans être avec nous. Et nous avons le sentiment que c’est parce que nous n’apercevons du réel que sa surface, au lieu qu’il en pénètre la profondeur et le sens. Il s’établit spontanément sur un plan de l’existence où nous ne pouvons atteindre qu’avec beaucoup d’attention et d’effort. Encore ne pouvons-nous pas y faire séjour : nous n’avons sur lui que des échappées. C’est un plan spirituel qui nous paraît être au-delà de la nature : et nous l’appelons justement surnaturel. Mais c’est pour le saint sa véritable nature : il nous étonne de s’y mouvoir avec un parfait naturel. Et par une sorte de paradoxe, les choses que nous avons sous les yeux, au lieu de se dissiper comme de vaines apparences, acquièrent le poids, la densité qui leur manquaient : elles deviennent des expressions et des témoignages. Elles font corps avec cette valeur cachée dont le saint nous apporte la révélation et qui trouve, dans le visage que le monde nous montre, une sorte de présence réalisée.


Il n’y a que le saint qui puisse surpasser la dualité du sensible et du spirituel, obtenir entre eux une parfaite coïncidence. Et ce qui nous frappe le plus, c’est qu’il n’a pas besoin pour les unir de passer par l’intermédiaire de la raison. Nul homme ne raisonne aussi peu. Il ignore l’abstraction. Il est de plain-pied avec le réel, avec tous les aspects du réel. Le propre de la pensée, c’est de chercher entre ceux-ci des connexions qu’elle invente laborieusement : mais le saint est établi dans l’unité. Il n’y a pas pour lui des formes multiples de l’existence qu’il s’agirait ensuite d’accorder, mais un centre d’activité qui les produit presque sans le vouloir et sans le savoir, et qu’elles expriment et épanouissent. Tout ce qu’il fait paraît provenir d’une source qui est au-delà de la conscience et semble en même temps l’invention la plus subtile de la conscience la plus lucide et la plus savante. Chacune de ses démarches est pour nous si proche et si familière qu’elle semble à la portée d’un enfant : on dirait que les choses lui répondent avant même qu’il les sollicite. Il ne subsiste plus d’elles que ce caractère sensible qui nous les découvre et se distingue à peine du sentiment qu’elles font naître dans notre conscience. Ainsi l’intervalle entre le dedans et le dehors, entre le moi et les choses, se trouve aboli. Le saint ne se trouve pas devant le monde comme devant un spectacle qui lui est étranger, ou comme devant un mystère dont il lui faut forcer le secret. Sa demeure, c’est l’intimité de ce monde à laquelle il ne cesse de participer et dont les autres voient seulement les manifestations, sans parvenir à les comprendre.


Telle est la raison pour laquelle il est lui-même le plus sensible des hommes et le plus spirituel : le plus sensible, que rien dans ce monde ne laisse indifférent, c’est-à-dire le plus vulnérable, le plus facile à toucher ou à ébranler, qui a toujours avec les êtres et avec les choses le contact le plus immédiat et le plus vrai, – et le plus spirituel aussi, puisqu’il n’y a rien qui ne procède en lui d’une initiative tout intérieure, qui porte en elle ses propres raisons, sans qu’il ait besoin de les formuler, de telle sorte que pour lui la liberté et la nécessité se confondent : la liberté, puisqu’il n’y a aucune cause extérieure qui le détermine, et la nécessité, puisque dans aucun cas il ne pourrait concevoir qu’il pût agir autrement.




VI. UN REGARD QUI NE TREMBLE PAS


Ce qui nous déconcerte et provoque en nous tant d’étonnement plein de suspicion inquiète chez les uns et d’admiration éblouie chez les autres, c’est que là où nous vivons parmi les problèmes, le saint vit parmi les solutions : ou plutôt, de tous les problèmes que l’existence nous pose, sa conduite nous apporte la solution. Il n’y a rien dans tout ce qui peut nous être donné ou proposé qui ne nous apparaisse comme précaire ou comme relatif. Mais les choses les plus fugitives et les plus insignifiantes revêtent, dès que le saint s’en empare, un relief miraculeux : elles sont à la fois ce qu’elles sont et autres qu’elles ne sont. Au lieu que la pensée de l’éternel et de l’absolu les fasse paraître misérables, c’est l’éternel et l’absolu qu’elles font transparaître à nos yeux. Au lieu de nous détourner du monde où nous sommes pour nous entraîner vers un monde chimérique et inaccessible, le saint nous fait accéder dans ce monde même à une présence dont nous portons en nous l’exigence, mais qu’il satisfait, au lieu de la décevoir. L’ambition, qui est au coeur de la pensée métaphysique, de dépasser la réalité visible pour atteindre une réalité invisible, qui en est à la fois le support et l’explication, n’a qu’un intérêt spéculatif : elle ne peut être comblée que là où elle est réalisée et mise en oeuvre. Et elle ne peut l’être que dans la conduite du saint qui, de l’action la plus humble, fait l’incarnation de l’esprit vivant.


S’il est vrai que le saint va toujours jusqu’à l’extrémité de lui-même, c’est là ce que nous ne faisons jamais. Mais qu’est-ce que l’extrémité de soi-même, sinon cette exacte sincérité qui, dans tout ce que nous faisons, exprime exactement ce que nous pensons et ce que nous sentons ; c’est-à-dire la partie la plus intime et la plus profonde de notre âme ? Or, en ce qui nous concerne, nous vivons presque toujours de compromis, nous cédons presque toujours à l’opinion. Le monde où nous agissons est un monde de faux semblants. Nul ne peut dire qu’il y ait une correspondance fidèle entre ce qu’il montre et ce qu’il est. Nous croyons qu’il ne peut pas en être autrement, que les apparences sont faites pour nous dissimuler plutôt que pour nous trahir, et que c’est pour nous une marque non seulement de politesse, mais de charité, d’adoucir nos sentiments, de retenir nos mouvements naturels et de revêtir la réalité d’un manteau d’artifices, qui protège tout le monde et qui ne trompe personne. Il nous semble que la réalité toute nue aurait une sorte d’éclat et d’acuité dont personne ne saurait supporter la vue. Mais le propre du saint, c’est précisément de fixer les yeux sur elle d’un regard qui ne tremble pas et de nous obliger toujours à la voir. Or c’est cela qui nous paraît toujours dépasser les forces de l’homme. Pour le saint, le monde n’a pas de dessous : c’est ce dessous qu’il projette en pleine lumière. L’apparence ne se distingue plus de la vérité : c’est la vérité qui se fait elle-même apparence. Rien ne peut nous étonner davantage. Cette mince pellicule, qui séparait le monde où nous pensons du monde où nous vivons, s’est évanouie ; ce sont les pensées secrètes du saint qui ont pris corps et qui vivent devant nous. Ses défauts mêmes ne demeurent pas cachés. Ils sont en lui le témoignage de l’humaine nature. C’est à l’homme le plus commun qu’il appartient de les couvrir ; car le mal et le bien n’ont en lui aucune force ; il n’a le courage ni de l’un ni de l’autre ; en dissimulant l’un, il empêche l’autre de jaillir. Au lieu que, chez le saint, c’est le mal toujours présent qui se convertit en bien, qui le suscite et ranime sans cesse son élan. Nous sommes surpris de les trouver si proches sans voir que l’un vit de l’autre et le transfigure.


Nous ne cessons d’être partagés entre le dehors et le dedans, entre la vérité et l’opinion, entre ce que nous voudrions et ce que nous pouvons. Le propre du saint, c’est d’avoir réalisé l’unité de lui-même. Nous imaginons toujours qu’il vit dans un perpétuel sacrifice : car c’est le dehors qui retient notre attention, dont nous imaginons que le dedans doit nous séparer ; c’est l’opinion que nous redoutons, dont nous pensons qu’elle ridiculise la vérité ; c’est notre faiblesse que nous invoquons, dont nous jugeons qu’elle rend inaccessibles nos voeux les plus essentiels. Le saint ne connaît ni cette crainte, ni cet embarras. C’est parce qu’il s’engage toujours tout entier qu’il ne calcule jamais sa perte ou son gain. Aussi n’a-t-il jamais l’impression de rien sacrifier. Comment pourrait-il faire le sacrifice du dehors, qui n’est pour lui que le dedans dans une présence qui le réalise ? Comment pourrait-il faire le sacrifice de l’opinion, qui n’est pour lui que la vérité encore incomplète et brumeuse ? Comment ferait-il le sacrifice de son imperfection, alors qu’il sent en lui une puissance qui ne cesse de la réparer ? Il dirait volontiers que c’est en refusant d’entrer dans les voies de la sainteté que l’on sacrifie les biens véritables sans lesquels les biens apparents n’ont ni consistance, ni saveur.




VII. CESSANT D’ÊTRE PRÉSENT À L’EGO, IL DEVIENT PRÉSENT À TOUT CE QUI EST


Mais peut-être faut-il dire que, dans la sainteté, toute la question est de savoir quel est le cas que nous faisons de l’ego, qui est l’objet principal de toutes nos préoccupations et qui, dès qu’il les retient toutes, donne naissance à l’égoïsme où le mal trouve une sorte d’incarnation. Il y a un accord entre tous les hommes dans la condamnation de l’égoïsme. Il est le monstre dont on n’a jamais achevé de couper toutes les têtes. Mais beaucoup d’hommes pensent que la sainteté, ne s’intéressant qu’à la vie intérieure et au salut personnel, est la forme d’égoïsme la plus radicale en même temps que la plus raffinée ; pour y échapper, il faut au contraire que nos yeux se tournent vers le monde, vers les choses sur lesquelles nous pouvons agir, vers les êtres qui sollicitent sans cesse notre concours.


Mais c’est une grande injustice de penser que le saint accepte de les ignorer. Seulement il réussit par sa seule présence à rendre aux choses ou aux êtres qu’il rencontre sur son chemin l’intériorité qui leur manquait. Il ne les fait pas habiter dans sa propre conscience : il n’en fait pas des instruments au service de sa propre destinée. Il les oblige à retrouver leur propre patrie spirituelle. Il leur découvre la source à laquelle il ne cesse de puiser et à laquelle tout le monde peut puiser sans jamais la tarir. Il ne se donne pas lui-même comme un exemple, car chacun trouve au fond de soi le modèle même auquel il doit se conformer ; le saint nous apprend seulement à le découvrir.


Il n’y a pas d’homme qui soit plus éloigné que lui de toutes les préoccupations de l’ego : c’est nous qui ne cessons d’y penser, soit pour le servir, soit pour le combattre, ce qui est encore un moyen d’y penser. Le propre du saint, c’est d’abolir même cette pensée. C’est pour cela qu’il est le seul homme au monde qui puisse être constamment présent à tout ce qui se passe dans le monde, à tous les évènements qui le remplissent ; il n’est présent à lui-même que par sa présence aux autres êtres et à Dieu. C’est pour cela aussi qu’il transfigure notre propre présence à nous-même. C’est le destin de l’ego, dès qu’il est attentif à soi, d’entrer en contradiction avec un autre ego dont il est porté à nier l’existence, parce qu’elle prétend à une intériorité qui n’est pas la sienne. Mais le saint la fait entrer dans une intériorité qui lui découvre une présence indivisible à soi et à tout ce qui est.


C’est une chose admirable de voir que c’est au moment où je m’abandonne moi-même, où je suis devenu comme rien, au moment où je suis comme vidé de tout ce que j’ai et de tout ce que je suis, que le monde entier vient remplir la place libre. Aussi, par une sorte de miracle, celui qui rentre en soi se sent partout extérieur à soi, celui qui réussit à sortir de soi se sent partout intérieur à soi. Le saint n’a point de volonté particulière : il ne veut rien de plus que sa propre disparition ; il nous découvre le monde tel qu’il a été voulu par Dieu ; il est saint parce qu’il est le témoin permanent de cette volonté qui oblige les choses à nous révéler leur signification et les êtres à devenir conscients de leur vocation. Le saint est comme une lumière que Dieu a mise dans le monde et qui l’éclaire d’autant plus que nous en voyons moins le foyer.




VIII. NOTRE PRÉNOM ET LA GENÈSE INNOMBRABLE DES SAINTS


C’est pour cela qu’il est si difficile de reconnaître la différence qui existe entre les saints. Il y a en eux un caractère commun qui les arrache à l’expérience que nous avons de l’humanité : c’est un caractère sacré qui fait d’eux les organes de Dieu, par lequel ils nous apprennent à discerner en chaque chose les marques mêmes de la création continue du monde par Dieu. Ils sont tous également hors du monde, et pourtant c’est le monde même dont ils nous montrent le véritable visage, comme si nous le voyions pour la première fois.


Or ce sont les saints qui nous donnent notre prénom, ce qui, non seulement les individualise, mais encore les rapproche de nous, leur donne avec nous une certaine intimité et fait que chacun de nous s’abrite sous le patronage de l’un d’eux, comme si c’était lui qu’il devait prendre pour modèle. C’est une chose digne de méditation, dans les réflexions que nous pouvons faire sur les noms, que l’écho que produit en nous le nom par lequel nous appellent les êtres qui ont pour nous le plus de familiarité et d’amitié, qui nous distingue du nom générique commun à tous les membres de notre parenté, qui évoque en chacun de nous le seul être capable de dire moi, mais qui appartient, il est vrai, à beaucoup d’autres êtres que moi, là pourtant où chacun est capable de dire moi dans ce secret incomparable et inaccessible qui est le sien.


Nous trouvons dans la Vie des Saints des êtres dont l’originalité est si fortement accusée que chacun s’oppose radicalement à tous les autres et paraît constituer à lui seul une espèce, comme on l’a dit des différents anges. On comprend donc que le même saint puisse devenir pour tant d’hommes une sorte d’intercesseur ou de modèle. Chaque saint exprime un type idéal d’humanité, un mode privilégié selon lequel l’essence de l’homme est capable de participer à l’essence divine. Or il y a dans l’humanité une possibilité infinie : il faut que toutes les puissances qu’elle est capable de mettre en jeu puissent témoigner de leur relation avec Dieu et recevoir un emploi qui les sanctifie. Ainsi s’engendrent les saints, dont chacun nous paraît incarner une des virtualités dont nous trouvons en nous la présence : il nous apprend à la faire agir ; il est, à l’égard de son exercice, un médiateur entre Dieu et nous. Car si tout l’homme est dans chaque homme, c’est pourtant autour d’une de ses dispositions fondamentales que se réalise l’unité de chaque homme : c’est une unité qualitative qui relie et subordonne à un centre ou foyer d’intérêt privilégié toutes les fonctions de la conscience. Elles jouent toutes à la fois avec d’autant plus de force et d’efficacité qu’elles deviennent des moyens au service d’une vocation particulière plus exigeante et plus exclusive. C’est donc une erreur grave de penser que l’unité à laquelle la conscience aspire ne puisse se réaliser que par l’identité. Elle est d’autant plus parfaite qu’elle est plus différenciée. Être un, c’est être unique et incomparable. C’est reconnaître son individualité spécifique et accepter de l’assumer.


On trouve toujours chez le saint à la fois un appel qui semble venir de sa nature et un acte par lequel il ne cesse d’y répondre. Il n’y a rien dans ce qu’il fait qui ne paraisse lui être imposé par ce qu’il est, de telle sorte qu’il semble avoir tout reçu, et rien pourtant qu’il ne paraisse avoir choisi par une option délibérée, de telle sorte qu’il semble créer ce qu’il est. C’est là le point où en lui la liberté et la nécessité, au lieu de s’opposer, coïncident. C’est aussi le point que chacun de nous aspire à atteindre. Chercher qui l’on est, c’est chercher qui l’on doit être. Les saints nous montrent la voie. Chacun d’eux est donc pour nous une sorte de guide, mais qui doit nous apprendre à suivre notre propre voie, plutôt que la sienne. C’est là le seul moyen d’être fidèle à ce qu’ils nous enseignent. Aucune existence ne peut être recommencée. Aucune existence n’est une existence d’imitation. Le rôle des saints, c’est de nous montrer ce que chacun de nous peut faire de lui-même ; et ceux que nous honorons avec prédilection sont comme ces amis avec lesquels nous ressentons une sorte d’affinité, qui émeuvent notre coeur, qui nous révèlent à nous-même, mais auxquels nous ne ressemblons pas toujours.


C’est parce qu’il y a, dans l’essence de l’homme, une infinité qu’aucun homme n’épuisera jamais, que les saints diffèrent entre eux si profondément. C’est pour cela aussi qu’il y a, dans tout homme, un saint possible, qui peut-être ne viendra jamais au jour. C’est pour cela enfin qu’il naîtra toujours de nouveaux saints, dont aucun ne reproduira la figure de ceux que nous connaissons, bien qu’il ne puisse y avoir aucun progrès dans l’ordre de la sainteté et que chaque saint représente toujours, selon les dons qu’il a reçus et les circonstances où il était placé, une sorte d’absolu unique et inimitable. C’est sa relation absolue avec Dieu qui donne à chaque individu, quelles que soient ses limites ou ses faiblesses, la marque de l’absolu, c’est-à-dire qui fait de lui un saint.




IX. LA SPIRITUALISATION DE L’EXISTENCE DANS LE SOUVENIR


On ne saurait méconnaître pourtant que nul homme ne paraît mériter pour nous le nom de saint avant que sa vie soit révolue. C’est sans doute parce que jusqu’à sa mort il est capable de succomber à la tentation ; mais c’est principalement parce que, si le saint est un être spirituel, le passé seul est capable de produire cette mystérieuse transformation de la chair en esprit qui constitue pour nous la signification de notre existence dans le temps. Ainsi s’explique que notre vie s’engage tout entière dans l’avenir, mais qu’on ne puisse la regarder comme accomplie que lorsqu’elle est tombée dans le passé. On pense presque toujours, il est vrai, que le propre du passé, c’est seulement de détruire ce qui a été, de telle sorte qu’en avançant dans le temps, nous ne cesserions d’aborder dans une forme d’existence toujours nouvelle, que nous ne ferions jamais que revêtir, dans un instant fugitif et évanouissant, un aspect de la vie qui s’abolirait aussitôt. Il semble que nous ne soyons jamais établi dans l’être et qu’il ne surgisse un moment devant nous que pour que le néant le ressaisisse et l’engloutisse à jamais. Le passage de ce qui va être à ce qui n’est plus est comme une naissance et une mort simultanées et ininterrompues. Ce que nous appelons la mort termine cette étrange transformation et achève d’un seul coup cet anéantissement continu de nous-même qui est la loi de toute existence temporelle. C’est comme si l’être essayait toujours d’échapper au néant, mais était toujours vaincu.


Ce n’est là pourtant qu’une apparence. Car de ce passé nous ne savons qu’il est passé que parce que nous en gardons le souvenir. À supposer même que nous ne puissions jamais le rappeler, il demeure pour nous un souvenir possible. Or quelle est la signification du souvenir ? Il ne peut pas être identifié avec un néant pur. Dirons-nous qu’il est là seulement pour attester une existence que nous avons perdue ? Mais il est lui-même une autre forme d’existence. Cette existence perdue, c’était une existence matérielle et sensible, mais à laquelle il substitue une existence invisible et spirituelle, dont on n’a pas de peine à montrer qu’elle ne possède aucun des caractères de l’autre, ce qui peut nous faire croire que nous avons tout perdu, mais qui en possède de nouveaux que l’existence abolie ne possédait pas et qui montrent par rapport à elle un privilège incomparable. Car cette existence spirituelle est maintenant une existence qui est en nous, et même qui est nous. Nul ne doute que dans le souvenir il y ait souvent une lumière et une profondeur qui n’appartenaient pas à l’objet au moment où nous le percevions, ni à l’action au moment où nous la faisions. Ce souvenir a arraché l’évènement au temps, il lui a donné une sorte d’éternité, non pas qu’il soit toujours présent à notre conscience, mais, en droit, il peut le redevenir si nous le voulons. Il est donc toujours là comme un acte disponible et que nous pouvons sans cesse ressusciter. C’est dire qu’il est une forme d’existence nouvelle, tout intime à nous-même, stabilisée et purifiée, et que seuls peuvent considérer comme inférieure ou comme dégradée ceux qui croient qu’on n’appréhende le réel qu’avec ses yeux et avec ses mains. Ainsi il a fallu qu’une existence traversât la forme corporelle pour pouvoir se changer en une existence spirituelle, qui est le but vers lequel elle tend et auquel elle doit aboutir. Et, comme on l’a observé, ainsi il faut dès ici-bas mourir comme corps pour renaître comme esprit.




X. UNION DES VIVANTS ET DES MORTS DANS LE MONDE COMMUN DU SOUVENIR


Mais acceptera-t-on que la sainteté réside seulement dans cette immortalité subjective qui est celle du souvenir ? Il y a ici une distinction capitale qu’il importe de faire. C’est dans le souvenir qu’il a gardé de lui-même que chaque être se spiritualise et conquiert son existence éternelle. Autrement que pourrait-il subsister de lui à la mort ? Son immortalité propre ne serait plus celle de l’être qui a vécu, mais d’un autre être sans relation avec le premier. Et l’on pourra retourner autant qu’on le voudra le problème de l’immortalité : elle ne peut pas être dissociée de la mémoire de notre passé ; elle ne peut justifier sa possibilité que par la manière même dont on conçoit le rapport de la mémoire avec le corps, qu’elle suppose, mais pour s’en détacher ; elle ne peut nous découvrir son essence que par l’idée d’une transformation que le souvenir fait subir à l’évènement, lorsque sa réalité est abolie.


Mais de cette vie spirituelle d’un autre, nous ne savons jamais rien, même avant qu’il soit mort ; or à la mort, cet autre n’est rien de plus pour nous qu’un souvenir. Et peut-être est-il possible de penser qu’entre ce souvenir de lui qui est le nôtre et le souvenir de soi auquel il est lui-même réduit, il y a une affinité mystérieuse. Ainsi, malgré les protestations des sens ou de l’émotion, nous sommes peut-être plus étroitement unis aux morts que nous ne le sommes aux vivants. Sans doute nous pouvons les oublier, et notre attention charnelle peut se détourner vers d’autres soucis. Mais à notre insu, ils demeurent là, toujours prêts à être évoqués de nouveau, et à exercer sur nous une action infiniment plus désintéressée et plus pure que celle qu’ils avaient sur nous quand ils étaient encore vivants.


C’est là ce qui permet de comprendre notre union avec les saints. C’est une union toute spirituelle, qui les rend présents à notre vie, les mêle à nos délibérations et à nos desseins, qui nous fait entendre leur voix comme si elle venait du fond de nous-même, qui éveille en nous des suggestions qu’il dépend de nous d’écouter, des possibilités qu’il dépend de nous de réaliser.


Nous vivons avec eux dans un monde invisible qui est le monde véritable, dont tous les esprits sont les membres, qui est fait de leurs mutuelles et continuelles relations, et dont le monde visible n’est pas seulement le témoignage, mais aussi l’instrument. Il est donc naturel que celui-ci disparaisse dès qu’il a servi.


On voit par là comment il est possible de dire à la fois que les saints sont au milieu de nous, bien que nous ne sachions pas les reconnaître, et que pourtant ils ne deviennent pour nous des saints que lorsque leur vie est révolue et qu’ils sont changés pour nous en esprits. Il semble qu’il faudrait par conséquent transformer profondément l’idée que l’on se fait en général du rôle de la mémoire : on croit qu’elle est une sorte de suppléance de la réalité lorsque celle-ci vient à nous manquer, qu’elle ne nous apporte jamais qu’une sorte d’ombre inconsistante de ce qui a été, et qu’on n’y fait jamais appel que comme à un secours auxiliaire destiné à remplir les lacunes de l’existence actuelle. Mais la mémoire a une fonction beaucoup plus belle : c’est elle qui unit en nous le temporel à l’éternel, qui éternise, si l’on peut dire, le temporel, c’est elle qui le purifie et qui l’illumine, c’est en elle, dès que nous fermons les yeux, que nous percevons la signification de tout évènement auquel sous avons assisté et de toute action que nous wons accomplie, c’est elle qui incorpore le passé à notre âme pour en faire notre présent spirituel. C’est en elle enfin que notre moi se recueille et découvre sa propre intériorité à lui-même ; c’est en elle que, sans que nous ayons besoin de le vouloir, les saints nous découvrent leur sainteté et sont honorés comme ils le méritent.




XI. DU SOUVENIR À L’IDÉE VIVANTE, QUI EST L’ÂME


Cela ne va point pourtant sans difficultés. Car les saints sont des êtres individuels : or ils ont transgressé, semble-t-il, les conditions de l’existence individuelle. Nous voulons connaître leur vie et ils sont au-delà de la vie. Ils ne deviennent saints que dans le souvenir de leur histoire temporelle, alors que le temps n’est plus rien pour eux. Aussi faut-il reconnaître qu’il se produit dans la mémoire que nous en avons une sorte de transfiguration de tous les accidents qu’ils ont traversés : ces accidents dégagent maintenant leur signification réelle, ils sont devenus des figures et des symboles. Eux-mêmes se trouvent réduits à leur véritable essence. Ce n’est point là perdre rien de ce qu’ils ont été : ce n’est pas se muer en une abstraction dépourvue de vie. C’est au contraire mettre à nu ce principe de vie qui était en eux et que tant de scories venaient recouvrir, de manière à en obscurcir la lumière et à en paralyser l’élan. Nous sommes au point où le souvenir lui-même se métamorphose en une idée vivante : tout ce qu’il y avait en lui de périssable et qui a péri n’est là que pour permettre d’en retenir la puissance agissante et significative. En nous cette puissance peut devenir présente quand nous agissons : il arrive que ce soit elle qui nous inspire et qui nous soutienne. Elle est médiatrice entre Dieu et nous. Et cette idée vivante, c’est l’âme elle-même qui survit à la mort, qui s’est dépouillée de tous les éléments du devenir auxquels elle était mêlée et qui lui ont servi seulement à s’éprouver et à se faire. Comment pourrait-il rien subsister en elle de toutes les misères que le temps a fondues et comme dissipées ? Cette idée que nous gardons en nous active et présente, c’est une âme avec laquelle nous ne cessons de communier. Ici seulement nous avons l’expérience de ce que peut être la relation qui unit entre elles les âmes lorsqu’elles n’ont plus à utiliser comme instrument ce corps, qui est entre elles comme un écran. Il faut être singulièrement attaché à la terre pour penser que nous devons, jusque dans la vie spirituelle, retrouver tous les souvenirs de la terre, au lieu de réussir à en tirer cette pure essence qui, déjà dans les moments les plus heureux de notre existence terrestre, semble nous transporter dans un autre monde où nous n’avons plus affaire qu’à des réalités sublimes et éternelles.


C’est dans cet autre monde que les saints nous permettent de pénétrer. Ils nous conduisent vers lui comme par la main. Le souvenir que nous avons de leur vie nous les montre encore mêlés à la terre, pleins de faiblesses et soumis à mille tribulations. Leur exemple est pour nous une sorte de sécurité : nous considérons notre vie avec moins d’inquiétude ou de mépris, ils la soutiennent non seulement, comme on le croit, par leur exemple, mais par cette force même qu’ils nous donnent dans les épreuves, en nous obligeant à spiritualiser tout ce qui nous arrive.


Aussi est-il facile de voir pourquoi nous n’invoquons pas le même saint selon les différentes circonstances de l’existence et pourquoi aussi il y a des saints vers lesquels nous tournons plus volontiers nos regards, comme s’il y avait entre eux et nous plus de parenté, comme s’ils étaient plus aptes à nous comprendre et à nous aider, comme si nous nous sentions d’emblée en familiarité plus étroite avec eux. C’est que, si tous les hommes portent en eux les mêmes puissances, ils ne les exercent pas toutes également. Et comme il arrive qu’il y ait des amis dont chacun d’eux fournit et achève ce qui manque à l’autre, de telle sorte que de leur union naît un homme qui est plus parfait que chacun d’eux, ainsi on peut dire que chaque saint appelle lui-même une postérité qui développe et met en oeuvre toutes les possibilités dont il contenait en lui le germe. Mais c’est un germe qui fructifie indéfiniment.


Les saints montrent à l’homme tout ce qu’il est capable de faire et d’être : ils font remonter jusqu’à Dieu l’origine de toutes les possibilités dont il dispose. Ils nous permettent de reconnaître quelles sont celles dont l’emploi nous est remis : ils nous apprennent à les mettre en oeuvre. Ce qui vient d’eux s’écoule jusqu’à nous. Chacun de nous découvre, grâce à eux, la vocation qui lui est propre et devient capable de la remplir. Non pas que nous ne puissions faire rien de plus que de les imiter, ce qui souvent découragerait nos entreprises, mais ils nous montrent quel est le champ auquel nous devons appliquer nos efforts et où notre oeuvre poursuivra la leur, souvent sans lui ressembler. C’est par eux que le monde matériel trouve sa jointure avec le monde spirituel et le temps avec l’éternité. C’est par le souvenir que nous en avons gardé que nous pouvons leur faire une place dans notre âme : mais ce souvenir même a fait d’eux des êtres spirituels avec lesquels nous sommes unis dans cet univers de l’Esprit où chaque individu remplit une vocation qui n’appartient qu’à lui seul et dont tous les autres individus sont inséparables et solidaires.




XII. LE SAINT, LE HÉROS ET LE SAGE


On oppose souvent au saint le héros et le sage. Le saint peut être l’un et l’autre, bien que cela n’arrive pas toujours : ou du moins est-ce un héros qui se dissimule souvent sous les apparences de la soumission, un sage qui se dissimule souvent sous les apparences de la folie. Il semble que le héros et le sage n’aient affaire qu’à la nature et que la volonté ou la raison aient le pouvoir de la vaincre ou de la régler. À l’héroïsme et à la sagesse suffisent des ressources purement humaines et de l’un comme de l’autre il faut dire qu’ils sont bien éloignés de la sainteté. Ils ne proviennent pas de la même source ; ils ne tendent pas vers la même fin. Le héros ne cède pas à la nature : il met sa volonté au-dessus ; dès qu’un conflit se produit, il faut que ce soit sa volonté qui l’emporte, dût-il lui-même succomber. Au contraire, le sage cherche un accord avec la nature, il la rend docile à ses fins : il réalise entre la nature et le vouloir une sorte d’équilibre qui assure sa tranquillité intérieure et lui permet de garder à l’esprit son libre jeu. Le héros résiste à l’ordre des évènements, même s’il est brisé. Le sage accepte cet ordre en s’y accommodant, mais il lui donne une signification spirituelle. L’un et l’autre n’ont de regard que pour la valeur : mais le premier est toujours prêt à forcer le cours des évènements, afin de la faire éclater, et le second à y adhérer, afin de l’obliger à en témoigner. L’un ne voit que des conflits et quelquefois les suscite : l’autre les apaise et cherche une harmonie qu’il n’atteint quelquefois qu’en les évitant. Il faudrait que le héros n’engageât le combat que lorsque la sagesse même cesse de lui suffire et que ce fût elle encore qui le lui conseillât. Il faudrait que le sage ne refusât jamais l’héroïsme lorsque sa sagesse ne peut être maintenue qu’à ce prix. Mais le héros et le sage sont des hommes dont nous savons bien qu’ils ne comptent que sur eux-mêmes pour agir : aussi risquent-ils toujours de tomber. C’est une chose qui nous rend perplexe que de voir que l’on peut être le héros d’une mauvaise cause et que le sage sacrifie parfois le parti le meilleur à l’idée d’un risque qu’il devrait courir. L’héroïsme est toujours éclatant et c’est pour cela qu’il y a un faux héroïsme ; et pourtant il arrive qu’il soit invisible et inaperçu de celui-là même qui l’assume. La sagesse n’est souvent qu’une paix apparente dont on peut dire qu’elle est une fausse sagesse si elle n’est pas la marque de la paix du coeur.


Il semble enfin que l’héroïsme soit un acte et la sagesse un état. Aussi l’héroïsme nous semble toujours se produire dans l’instant, comme s’il était porté par l’évènement. Presque toujours il connaît ensuite une chute de tension. Peu de héros sont capables de rester au niveau de l’acte qu’ils ont accompli un jour. On ne le leur demande pas. Un héroïsme continu, dans une vie qui nous oblige sans cesse à le faire renaître et à le soutenir, est au-delà de l’héroïsme. Nous dirons au contraire de la sagesse qu’elle appartient à la durée et non pas à l’instant. L’important est qu’elle ne se laisse pas ébranler. On peut accomplir certains actes avec sagesse : mais la sagesse s’inscrit peu à peu dans notre nature. Elle est acquise, et c’est dans les dernières années de la vie qu’elle porte tous ses fruits.


Quant à la sainteté, on dira qu’elle est indiscernablement un acte et un état ; elle est un état qui non seulement s’exprime par des actes, mais est lui-même un acte toujours présent qui est capable de fléchir, mais qui ne cesse de ressusciter. Aussi faut-il dire que, tandis que l’héroïsme appartient à l’instant et la sagesse à la durée, la sainteté appartient à l’éternité ; mais elle est l’éternité descendue dans le temps. Et c’est pour cela qu’elle s’exerce toujours dans l’instant, où elle est toujours disponible, prête à se donner et à agir, bien qu’elle remplisse de son unité indivisée toute l’existence et qu’elle ne puisse être réduite ni à l’instant, ni à la somme de tous les instants. Dans l’instant, elle nous ouvre une trouée sur l’éternité, mais c’est une éternité qui ne défaille jamais, qu’on retrouve à travers toute la durée et qui en fait la continuité.


Aussi ne faut-il pas s’étonner que le saint accomplisse souvent des actions que l’on juge héroïques. Mais on ne peut pas les attribuer à l’héroïsme si l’héroïsme implique seulement un combat et une victoire. Il semble, en effet, qu’au lieu d’être en conflit avec la nature, ce soit par une nécessité de nature que le saint produise les actions qui nous paraissent les plus belles et les plus difficiles. C’est qu’il y a en lui une nature nouvelle qui, au lieu de s’opposer à l’autre, se confond avec elle parce qu’elle la spiritualise. Et sa conduite, bien qu’elle paraisse une folie, défie pourtant la sagesse des plus sages. Non pas qu’elle soit l’effet des calculs de la prudence, mais c’est parce qu’elle est au-delà de la prudence et prend son inspiration dans une source plus haute, qu’elle en intègre tous les conseils et les dépasse toujours.




XIII. LE SAINT FAIT DU MONDE UN PERPÉTUEL MIRACLE


Le propre de la sainteté, c’est de nous faire vivre dans l’atmosphère d’un perpétuel miracle. Et nous disons que nous avons affaire au miracle lorsque nous sentons que l’action de Dieu se trouve présente dans tout ce que nous voyons et dans tout ce que nous faisons.


À cet égard on peut dire qu’il y a une sorte de contradiction entre l’action du savant et celle du saint. Tout l’effort du savant consiste à dépouiller le monde et la vie de leur caractère miraculeux et l’on sait bien qu’il n’y parvient pas, car le monde, dans le visage que nous en donne la science la plus profonde, demeure aussi mystérieux, et peut-être davantage, que dans le visage qu’il présente à nos sens. Mais la science lui retire pourtant son caractère de miracle parce qu’elle suppose qu’il se suffit à lui-même, qu’il réside dans un ensemble d’objets ou de phénomènes situés dans l’espace ou dans le temps et liés entre eux par des lois plus ou moins complexes que l’on découvre peu à peu. Ainsi l’esprit du savant reste immanent au monde.


Mais c’est déjà un grand miracle qu’il y ait un esprit qui puisse penser le monde et apprendre à le connaître. C’est pour cela que l’esprit est lui-même transcendant au monde. Ce n’est pas non plus dans le monde qu’il peut trouver la fin de sa destinée. Le monde est pour lui à la fois un langage et une épreuve. Il faut qu’il devienne pour l’esprit non pas un simple objet de spectacle, mais le moyen par lequel l’esprit lui-même se réalise. C’est parce qu’il est un obstacle qu’il est aussi un instrument. C’est parce qu’il est rebelle à l’esprit qu’il peut devenir pour lui un témoin. Le saint oblige sans cesse le monde à témoigner en faveur de l’esprit. C’est dire qu’il nous montre toujours dans le monde la présence vivante de Dieu. La moindre de ses paroles, le moindre de ses gestes est destiné à la faire éclater. Et dans ce monde où il n’y a rien qui ne soit miracle, de l’herbe la plus chétive jusqu’à la ronde des étoiles, du mouvement par lequel je remue le petit doigt jusqu’au vaste ébranlement des nations, il n’y a rien pourtant qui ne redevienne simple et lumineux pour celui qui découvre dans chaque chose un signe qu’il consent à reconnaître, un appel auquel il accepte de répondre.


Ce monde devient pour nous une masse aveugle et monstrueuse si nous pensons qu’il n’est rien de plus que ce qu’il nous montre, où nous sommes nous-mêmes pris comme dans un étau, qui finit toujours par nous écraser. C’est alors qu’on peut dire de l’existence même qu’elle est absurde. Mais c’est l’esprit qui en juge et qui par conséquent lui échappe. Il lui appartient donc, si l’existence est en lui et non pas hors de lui, de faire que le monde, au lieu d’obturer son regard ou de contredire ses exigences, devienne le champ de leur exercice. Le monde acquiert alors une sorte de transparence. Il n’a de sens pour nous que pour nous permettre de mesurer à chaque instant, dans le spectacle qu’il nous donne, les succès ou les échecs de notre activité spirituelle. Il ne faut pas s’étonner qu’il soit plein de lumière pour les uns et de ténèbres pour les autres. Ce qui est moins l’effet d’une pénétration de l’intelligence que de la pureté et de l’innocence du vouloir.


C’est ce miracle en acte que le saint ne cesse de nous révéler, un miracle où toutes les choses restent ce qu’elles sont, mais nous découvrent tout à coup leur essence et leur signification qui, sans lui, nous auraient échappé. L’esprit est rendu alors à sa véritable patrie. Il n’est donc pas vrai de dire que le saint s’est évadé du monde, il faudrait dire au contraire qu’il est le seul à avoir accès dans la profondeur du monde, au lieu de demeurer à sa surface. Loin de s’être dissipé, le monde lui montre le fondement même sur lequel il est établi. Il est devenu le visage de Dieu, alors que, pour celui qui le considère avec les yeux du corps, il n’est le visage de rien. Mais il ne reçoit une telle transfiguration que pour celui qui, au lieu de penser qu’il suffit de s’affronter à lui avec les seules forces dont il dispose, réalise une conversion intérieure par laquelle il devient attentif à cette présence de Dieu en lui dont procède le regard d’amour qu’il jette lui-même sur toute chose.




Louis LAVELLE, Quatre saints, Albin Michel, 1951.

Connaissance non duelle et pacification du désir de savoir



Par Nisargadatta Maharah


A partir du moment où l’être humain devient conscient, il cherche à être de plus en plus heureux. C’est l’origine de toutes les formes d’activité dans l’univers. C’est ainsi que l’univers lui-même a atteint l’existence, par l’intermédiaire de la forme atomique [atmique] de la conscience.


Mais quelle est cette conscience atomique ? Il n’y avait rien – pas même rien, aucun semblant – avant qu’apparaisse la connaissance de Soi. Dans cet état sans état s’est dressé la connaissance de l’existence, la prise de conscience de son propre être.


En fait, il n’y avait ni temps, ni espace, ni cause. La conscience était sans cause, il est donc futile de vouloir en chercher une. Il n’avait pas de temps, on ne peut donc pas la dater. Il n’y avait pas d’espace, on ne peut pas non plus la situer. Voilà pourquoi les Védas, Shrutis et les grands yogis, comme Shankara, déclarent, s’appuyant sur l’expérience intuitive, qu’il n’y a ni cause, ni temps, ni espace. Il n’y avait pas non plus de soleil, car il n’y avait pas d’espace lui permettant d’exister, et pourtant la conscience atomique était là, elle était ressentie comme telle et il n’y avait rien d’autre.


Pourquoi ? Parce qu’il n’y avait rien, ni au-dessus, ni au-dessous, à même d’en prendre conscience. Seule la conscience d’être était là. Combien de temps a duré cet état ? Il n’existe aucune possibilité de réponse. Le grand miracle est que cet état d’existence était présent et avec lui un désir cosmique et sa réalisation immédiate. C’est ainsi que le miracle s’est matérialisé, miracle désigné plus tard par le mot Dieu.


En conséquence l’homme était convaincu que partout où il y avait Dieu, il y avait miracle et que partout où il y avait miracle, il y avait Dieu. Cette conviction l’a conduit à souhaiter que Dieu lui soit propice. Mais il n’est pas parvenu à comprendre la nature essentielle de Dieu. Chaque peuple différent possède sa forme particulière de dévotion et cette forme se perpétue. Que Dieu et ses miracles soient une seule chose est exacte, mais l’interprétation de cette vérité est multiple. Ici par exemple, elle est différente de ce qu’elle est ailleurs ; pour eux Dieu est unique, pour nous c’est le contraire.


Celui qui ne désire que la vision de Dieu, rien d’autre, peut seul la découvrir, comprenez cela. Et la merveille des merveilles est qu’il atteint également la béatitude. Seule la scintillante conscience du Commencement participe à cette béatitude, car elle seule a la nostalgie de l’harmonie parfaite.


La conscience a traversé de multiples incarnations. Ces incarnations sont des changements de forme, de qualité et de situation correspondant aux intérêts et aux désirs de cette conscience. Quelle est l’origine de tout cela ? C’est la persistance de ces désirs, de ses « vouloirs ». Une des qualités de la conscience est la possibilité spontanée de prendre toute forme souhaitée. La conscience atomique primordiale est en accord avec ces « vouloirs » et leur réalisation est instantanée. C’est ainsi que la conscience est devenue multiple et omniprésente.


Cet ensemble – chacun dans sa nature et forme propre – bien qu’apparemment multiple est unique dans son essence, il a seulement étendu son être et inclus toutes ses possibles variations. L’énergie d’un atome unique s’est diversifiée en un grand nombre de centres, chacun possédant ses propres particularités et sa propre volonté. Cette situation a créé de multiples conflits. À chaque instant la volonté de ces centres innombrables s’exerce de façon différente. Chaque « vouloir » entrant en lutte avec les autres, il ne pouvait en résulter qu’une grand confusion.


Généralement, l’atome de volonté ignore le « pourquoi » et le « comment » de son désir, mais sa réalisation se doit d’être là. Le résultat concret des désirs de ce « vouloir » atomique peut être observé au moment de la destruction cosmique, quand l’univers entier est réduit en cendres.


Mais les « vouloirs » imprégnés d’amour ne sont pas, eux, tous effacés. Les grands moments de joie de ce monde sont dus à ces « vouloirs ». La qualité de l’énergie individuelle alimentant le vouloir est toujours opérante, elle appartient à son essence et relève de la Force Première.


Personne ne peut devenir conscient de soi-même en dehors de cette qualité. Quiconque a l’expérience du Soi le doit à cette qualité. Se considérer comme quoi que ce soit d’autre est un péché, une dégénérescence ; c’est créer la dualité. L’énergie primordiale qui a scintillé à l’origine a éprouvé un désir, à la suite de quoi elle est devenue multiples centres de « vouloir ». En réalité elle est une et homogène mais, en raison de l’ignorance, elle paraît hétérogène. La créature se considère comme une chose différente mais, en réalité, il n’y a aucune transformation de la fibre originelle. La seule chose différente est cette idée stupide de différence. Elle peut être effacée par la pratique de upasana. Par cette pratique l’unité ultime sera atteinte.


Il a été déclaré plus haut qu’il n’y ni temps, ni espace, ni cause, au moment du premier frémissement de l’énergie atmique. À quoi bon, direz-vous, parler de toutes ces caractéristiques et ces différents concepts ?


La raison est la suivante. Le tressaillement de cette énergie atomique est nommé par le Vedanta : Le Grand Principe. La qualité essentielle de ce principe est la conscience. Cette conscience, « consciente d’être consciente », se déploie instantanément en éther [akasha]. Comment pourrions-nous être conscient du temps si cette conscience n’existait pas ? Ce vaste déploiement de l’éther est l’espace. On peut en déduire que les trois ne sont qu’un Seul, Unique Grand Principe.


C’est une seule qualité qui a transformé ce principe en espace, temps et cause. Ensuite sont apparus les trois gunas et les cinq éléments. La rapidité de cette opération est littéralement inconcevable. La conscience se transforme en éther, qui a son tour devient espace. Le scintillement originel s’est déployé en espace et il est devenu air. L’air a réuni sa force vive et le feu est né à l’existence. La vibration du feu s’intensifia, il devint froid et là était l’eau. L’eau se refroidit encore et elle se transforma en terre.


Toutes ces caractéristiques des formes précédentes sont cristallisées dans la terre et les vibrations de ces formes se trouvent en elle. En vertu de ces différentes qualités sont apparus d’innombrables êtres vivants et d’innombrables végétaux ; mais au sein de tous le tressaillement de la Force Première est présent.


Le scintillement originel qui a précédé l’éther est présent dans chaque électron, dans chaque proton et il augmente continuellement sa puissance. Aussi longtemps que la palpitation de l’atome est effective, chacun de ses éléments est en mouvement. Le Principe originel imbibe l’ensemble de la manifestation et tous ses composants. Qu’ils soient matière inerte ou êtres vivants, la Force Première est en eux continuellement agissante.


La créature ignorante pense qu’elle peut  » faire  » quelque chose, que cela peut être bien ou mal ; elle se ressent comme heureuse ou malheureuse. mais la conscience originelle ne perçoit rien d’autre qu’elle-même.


Elle n’ a pas d’organes, néanmoins elle agit au travers d’innombrables organes. Elle n’est jamais polluée et ne pourra jamais l’être. La conscience, enfermée dans cette structure physique dérisoire, souffre de ses propres limitations. Les multiples centres de conscience entourés d’adjonctions limitatives, pensent être différents de la source originelle. Mais il n’y a qu’un être, qu’un esprit, qu’une qualité ; sans forme, sans parties, au-delà du temps, au-delà de l’espace, débordante d’immensité : la pure conscience qui est Une.


Il n’y a là aucune possibilité de différence, de distinction. Tout arrive au moment voulu en accord avec la loi qui nous domine tous. Mais la créature, abusée par le souci de désirs dérisoires, de  » moi  » et de  » mien « , souffre inutilement ; elle se limite seulement à sa personne. Mais tout se matérialise au moment adéquat. Quand Ravanah devient intolérable, Râma apparaît pour vous soulager. Quand Kama devient tyran, Krishna est là pour la contrer.


Voilà comment se maintient l’alternance des hauts et des bas. La force qui contrôle tous ces événements est toujours la même. Elle ne change jamais. Il n’est pas possible qu’il existe un Dieu à une époque et un Dieu différent à une autre, c’est pourtant ce que pense la créature ignorante. Un élément unique donne naissance à la magnificence de cet univers manifesté. En l’absence de cet élément simple, il n’y a qu’absolu silence.


Quand cette qualité unitive est reconnue et totalement acceptée, le cœur se fond dans le Cœur, la confidence dans le Confident. Il existe alors un sens suprême de l’unité originelle de toutes choses, un sens de l’inaliénable et mutuelle unité de toutes choses. Et en plus, une claire conscience de l’appartenance à l’Un de tous les différents caractères présents dans la manifestation. Alors la suprême réalité est atteinte ; c’est appelé le Soi suprême. Tout temps, tout espace et toutes causes sont devenus Un pour l’éternité. Seul l’Un est omniprésent et éternellement actif. Il ne connaît ni gain, ni perte, ni mort. Il est non-né, sui-generis, éternel et pourtant il naît à chaque instant et se manifeste à chaque époque. Toute connaissance intellectuelle et spirituelle s’arrête ici.


Texte écrit par Nisargadatta Maharaj dans les années 1950.

« Une tornade de liberté », un dialogue avec Francis Lucille



Que pouvons-nous attendre de nos rencontres?


Apprendre à ne pas attendre. Ne pas attendre est un grand art. Quand vous ne vivez plus dans l’attente, vous vivez dans une nouvelle dimension. Vous êtes libre. Votre mental est libre. Votre corps est libre. Comprendre intellectuellemnt que nous ne sommes pas une entité psycho-physique tendue vers le devenir est une première étape nécessaire, mais cette compréhension n’est pas suffisante. Le fait que nous ne sommes pas le corps doit devenir une expérience réelle qui pénètre et libère nos muscles, nos organes internes et même nos cellules. Une compréhension intellectuelle qui correspond à une re-connaissance subite et fugace de notre vraie nature nous apporte déjà un éclair de joie pure, mais, lorsque nous avons pleine connaissance que nous ne sommes pas le corps, nous sommes cette joie.


Comment puis-je percevoir sensoriellement que je ne suis pas le corps?


Nous éprouvons tous des moments de bonheur qui s’accompagnent d’une perception d’expansion et de relaxation. Avant cette perception corporelle nous nous trouvions dans une expérience intemporelle, une joie sans cause et sans mélange, dont la sensation physique n’est que le contre-coup ultérieur. Cette joie se perçoit elle-même. A ce moment, nous n’étions pas un corps limité dans l’espace, nous n’étions pas une personne. Nous nous connaissions nous-même dans l’immédiateté de l’instant. Nous connaissons tous cette félicité sans cause. Quand nous explorons en profondeur ce que nous appelons notre corps, nous découvrons que sa substance même est cette joie. Alors nous n’avons plus le besoin, ni le goût, ni même la possibilité de chercher le bonheur dans les objets extérieurs.



Comment accomplir cette exploration en profondeur?


Ne refusez pas les sensations corporelles et les émotions qui se présentent à vous. Laissez-les s’épanouir complètement dans votre vigilance sans but, sans aucune interférence de la volonté. Progressivement, l’énergie potentielle emprisonnée dans les tensions musculaires se libère, le dynamisme de la structure psycho-somatique s’épuise, et le retour vers la stabilité fondamentale s’effectue. Cette purification de la sensation corporelle est un grand art. Elle requiert patience, détermination et courage. Elle se traduit au niveau de la sensation par une expansion graduelle du corps dans l’espace environnant et une pénétration concommitante de la structure somatique par cet espace. Cet espace n’est pas vécu comme une simple absence d’objet. Quand l’attention se libère des perceptions qui la fascinaient, elle se découvre elle-même comme cet espace auto-lumineux qui est la véritable substance corporelle. A ce moment la dualité entre le corps et cet espace s’abolit. Le corps s’est dilaté à la mesure de l’univers et contient en son sein toutes les choses tangibles et intangibles. Rien ne lui est extérieur. Nous avons tous ce corps de joie, ce corps d’éveil, ce corps d’accueil universel. Nous sommes tous complets, sans aucune pièce manquante. Explorez seulement votre royaume et prenez-en possession sciemment. Ne vivez plus dans cette hutte misérable qu’est un corps limité.



J’ai de brefs aperçus de ce royaume dans des moments de tranquillité, puis je vais au travail et me trouve dans un environnement qui n’est ni royal, ni paisible, et ma sérénité me quitte aussitôt. Comment puis-je garder mon équanimité en permanence?


Tout ce qui apparaît dans la conscience n’est rien d’autre que conscience, vos collègues de bureau, les clients, vos supérieurs, absolument tout, y compris les locaux, les meubles et le matériel. Comprenez-le d’abord intellectuellement, et vérifiez ensuite qu’il en est bien ainsi. Il vient un moment où ce sentiment d’intimité, cet espace de bienveillance autour de vous ne vous quitte plus; vous vous trouvez partout chez vous, même dans la salle d’attente bondée d’une gare. Vous ne le quittez que lorsque vous allez dans le passé ou dans le futur. Ne restez pas dans la hutte, cette immensité vous attend ici même, en cet instant même. Informé de sa présence et ayant goûté déjà une fois à l’harmonie sous-jacente des choses, laissez les perceptions du monde extérieur et vos sensations corporelles se déployer librement dans votre attention bienveillante jusqu’au moment où l’arrière plan de plénitude se révèle spontanément.


Ce renversement de perspective est analogue à celui qui permet de reconnaître soudainement une figure angélique dans l’arbre d’une de ces gravures qui faisaient la joie des enfants du début du XXème siècle. D’abord, nous ne voyons que l’arbre, puis, informé par un message au bas de l’image qu’un ange s’y cache, nous procédons à un examen minutieux du feuillage, jusqu’au moment où nous voyons enfin l’ange qui avait toujours été devant nos yeux. L’important est de savoir qu’il y a un ange, où il se cache, et d’avoir expérimenté une fois le processus au cours duquel l’arbre se désobjectivise progressivement jusqu’au moment où les lignes de la gravure qui en constituaient la substance apparaissent en tant que telles et se recomposent pour nous livrer le secret de l’image. La voie ayant été frayée, les renversements ultérieurs de perspective sont de plus en plus aisés jusqu’au moment où nous voyons pour ainsi dire simultanément l’arbre et l’ange. De manière similaire, une fois notre nature profonde re-connue, les distinctions résiduelles entre ignorance et éveil s’estompent progressivement pour céder la place à l’ainsité fondamentale de l’être.


Je commence à me rendre compte que je suis englué dans mon corps, mes sensations et mon impression d’être un individu séparé.


Comment cet engluement se manifeste-t-il?



Je me sens comme hypnotisé, à la fois par mes pensées d’orgueil, mes émotions, la colère surtout, et par l’agitation de mon corps.


Bien. Dès que vous prenez conscience que vous êtes hypnotisé, l’hypnose cesse.



Pourquoi cela? Ce point n’est pas clair pour moi.


Demandez-vous qui est hypnotisé. Interrogez-vous profondément. Qui est-ce? Où est-il? Vous allez voir qu’une telle entité est introuvable. Si vous explorez votre psychée et votre corps, vous allez trouver quelques concepts auxquels vous vous identifiez tels « je suis une femme », « je suis un être humain », « je suis une avocate », etc; vous pouvez aussi trouver certaines sensations dans votre corps, certaines zones plus opaques, plus solides auxquelles vous vous identifiez également, mais quand vous y regardez de plus près, il devient évident que vous n’êtes pas cette sensation dans votre poitrine, ni cette pensée d’être une femme, car sensations et pensées vont et viennent et ce que vous êtes réellement est permanent. A ce moment précis l’hypnose cesse. Le problème est moins l’occurrence de ces pensées et sensations que votre identification avec elles. Dès que vous prenez conscience d’elles, vous vous distanciez, vous êtes libre. Dans cette liberté, vous ne vous situez nulle part. Il est important de demeurer dans cette non-localisation, car nous avons tendance à nous empresser de saisir une nouvelle identification dès que nous avons lâché prise de la précédente, tel un singe qui ne lâche pas une branche avant d’en avoir saisi une autre.


Vous allez voir combien il est merveilleux de vivre en l’air de cette manière, sans saisir, sans attaches. Au début cela semble un peu étrange, bien que votre nouvelle attitude n’empêche rien. Vous pouvez toujours remplir vos fonctions de mère ou d’avocate, sentir votre corps, etc… En fait, n’être rien, en l’air, nulle part, est très pratique. Cela simplifie beaucoup la vie. Ne vous contentez pas de comprendre, mettez en pratique votre compréhension. Essayez de n’être personne. Lâchez les branches.



N’est-il pas difficile de revenir ensuite dans son corps pour vivre le quotidien?


Vous n’avez jamais été dans votre corps, donc la question d’y revenir ne se pose pas. Votre corps est en vous, vous n’êtes pas en lui. Le corps vous apparaît comme une série de perceptions sensorielles et de concepts. C’est ainsi que vous savez que vous avez un corps, lorsque vous le sentez ou lorsque vous y pensez. Ces perceptions et ces pensées apparaissent en vous, pure attention consciente. Vous n’apparaissez pas en elles, contrairement à ce que vos parents, vos éducateurs et la quasi totalité de la société dans laquelle vous vivez vous ont enseigné, en contradiction flagrante avec votre expérience réelle. Ils vous ont enseigné que vous êtes dans votre corps en tant que conscience, que cette conscience est une fonction émergeant du cerveau, un organe de votre corps. Je suggère que vous n’accordiez pas une confiance démesurée à cette connaissance de seconde main et que vous interrogiez les données brutes de votre expérience. Vous souvenez-vous des recettes de bonheur qui vous ont été données par ces mêmes personnes quand vous étiez une enfant, faire de bonnes études, avoir une bonne profession, épouser un homme de qualité, etc. ? Ces recettes ne marchent pas, sinon vous ne seriez pas ici, posant ces questions. Elles ne marchent pas parce qu’elles sont fondées sur une perspective fausse de la réalité, perspective que je vous suggère de remettre en question.


Voyez donc par vous-même si vous apparaissez dans votre corps ou dans votre mental, ou si au contraire ils apparaissent en vous. C’est un renversement de perspective analogue à la découverte de l’ange dans l’arbre. Bien que ce changement puisse paraître minime au début, c’est une révolution aux conséquences insoupçonnables et infinies. Si vous acceptez honnêtement la possibilité que l’arbre soit en fait un ange, l’ange se révèlera à vous et votre vie deviendra magique.



Pourriez vous nous parler de la pratique qui consiste à vivre intuitivement depuis le coeur?


Ne soyez personne, ne soyez rien. Ayant compris que vous n’êtes personne, vous vivez la vérité depuis l’intelligence. Lorsque la notion ou la sensation d’être une personne ne vous troublent plus, que vous pensiez ou non, perceviez ou non, agissiez ou non, vous vivez la vérité depuis la plénitude du coeur.



A ce point, je suis dans une relation juste avec moi-même et avec le monde?


Oh oui. Vous êtes dans la juste relation qui est l’inclusion. Le monde ainsi que votre corps et votre mental sont inclus dans votre soi réel. L’amour est inclusion. La compréhension est une étape intermédiaire, mais la destination finale, le centre réel, est le coeur.



Le coeur est-il l’endroit entre cette branche et la suivante, pour reprendre l’analogie du singe?


Si vous acceptez de lâcher la branche à laquelle vous vous cramponnez sans en saisir une autre, vous tombez dans le coeur. Vous devez accepter de mourir, de laisser filer tout ce que vous savez, tout ce qu’on vous a enseigné, tout ce que vous possédez, y compris votre vie, ou du moins ce que vous croyez à ce stade être votre vie. Cela demande de l’audace. C’est une sorte de suicide.



Est-ce vraiment ainsi? Par exemple, est-ce que vous vous rappelez les moments qui ont précédé votre re-connaissance?


Oui.



Etait-ce ainsi?


Oui.



Merci. Aviez-vous auparavant une idée de ce qui allait se passer?


Oui et non. Oui, parce que je sentais l’invitation. Non, parce que jusqu’alors je n’avais connu que bonheurs relatifs, vérités relatives, connaissances relatives et je n’aurais pas pu imaginer l’absolu, l’ineffable. Le soi est au delà de tout concept, de toute projection. C’est pourquoi nous ne pouvons pas nous diriger vers lui de notre propre chef et devons attendre qu’il nous sollicite. Mais quand il nous invite, nous devons dire oui joyeusement, sans hésiter. La décision nous appartient, la seule dans laquelle nous exercions un réel libre-choix.



L’une des raisons pour lesquelles je remets à plus tard et je ne me rends pas à l’invitation est ma crainte que ma vie ne soit radicalement changée.


Oh oui, elle le sera.



Ainsi que ma famille?


Votre famille aussi. Tout sera changé.



Je crains que certaines personnes ne me quittent et soient remplacées par d’autres.


Je puis vous assurer que vous ne regretterez rien.



Est-il possible d’avoir reçu l’invitation et de l’avoir refusée?


Oui, vous êtes libre.



Serai-je invité à nouveau?


Oui. Tenez-vous prêt. Soyez disponible. Vous êtes disponible quand vous comprenez qu’il n’est rien que vous puissiez faire par vous-même pour vous rendre chez le Roi. Quand vous réalisez votre impuissance totale, vous devenez une salle vide. Dès que vous devenez une salle vide, vous êtes un sanctuaire. Alors le Roi entre, prend place sur le trône et vous gratifie de sa présence immortelle.



Vous avez dit un jour qu’il n’est rien que je puisse faire pour me débarrasser de cet ego qui me colle à la peau et auquel je suis si dévoué.


Il n’est rien que la personne, cette entité fragmentaire que vous croyez être, puisse faire.



Cela implique-t-il que toute pratique spirituelle est inutile tant que je crois cela?


Exactement. Une pratique émanant de la notion d’être une personne physique ou psychique ne peut être qualifiée de spirituelle. C’est un processus acquisitif qui vous éloigne du réel. Ce que vous êtes réellement ne peut être acquis car vous l’êtes déjà. L’ego est impermanent. C’est une pensée répétitive associée à des émotions, des sensations corporelles et des réactions. Quand vous êtes ému par la beauté d’une pièce de musique, par la splendeur d’un coucher de soleil ou par la délicatesse d’un geste d’amour, l’ego vous quitte. Dans cet instant vous êtes ouvert et comblé. Par contre, même si vous améliorez votre ego par la pratique de telle ou telle discipline, à la manière d’un collectioneur qui augmente sans cesse la valeur de sa collection par de nouvelles acquisitions sublimes et, ce faisant, s’attache de plus en plus à elle, vous demeurez en fin de compte dans l’isolement et l’insatisfaction.



Cette disparition de l’ego est elle graduelle ou subite?


Vous savez déjà qui vous êtes. Même celui chez qui l’intérêt pour la réalité profonde des choses n’est pas encore éveillé connait des moments de bonheur. Durant ces moments l’ego n’est pas présent. Ils émanent de notre être réel qui est la joie même. Chacun reconnait la joie directement. Ce par quoi le soi connait le soi est le soi lui-même. Seul l’être a accès à l’être, la joie à la joie, l´éternité à l’éternité. Le concept erroné selon lequel cet être, cette joie et cette éternité ne sont pas présents nous exile du jardin d’Eden et nous précipite dans une recherche effrénée. La résorption de l’ego dans l’être, résorption qui apparait du point de vue temporel comme un lâcher-prise suivi d’une illumination subite, met fin à cette recherche et à cette frénésie.



Qu’est ce qui provoque cette résorption?


Il n’y a pas de réponse à cette question sur le plan où elle est posée, car l’effet est déjà dans la cause, et la cause est encore dans l’effet. Certaines rencontres apparemment fortuites, telles celle entre le magicien du conte et le mendiant auquel il apprend qu’il est fils de roi, peuvent nous informer sur notre identité véritable. A l’annonce de cette bonne nouvelle, de cet évangile au sens propre du mot, un instinct profond s’ébranle au tréfonds de notre être et nous met sur la piste qui mène à l’ultime. Cet ébranlement correspond déjà à une re-connaissance voilée de notre être réel et la promesse de joie sereine qui l’accompagne canalise le désir dans une direction inconnue. Cette re-connaissance, ne se réfèrant pas à une réalité objective et temporelle, ne se situe pas au niveau de la mémoire et du temps. Cette grâce ne peut donc être oubliée; elle nous sollicite de plus en plus souvent, et chaque nouvelle re-connaissance augmente notre désir du divin. Tel le promeneur égaré dans la nuit hivernale qui, décèlant au rougeoiment apparu à la fenêtre d’une auberge la présence d’un feu, pousse la porte et se réchauffe quelques instants auprès de l’âtre, nous entrons dans le sanctuaire et nous reposons un moment dans la chaleur de la lumière sacrée avant de repartir dans la nuit. Enfin, dès que notre désir de l’absolu dépasse en intensité notre peur de la mort, nous offrons au feu sacrificiel de la conscience infinie le faux-semblant d’une existence personnelle. Rien ne s’oppose plus désormais à l’éveil qui déploie progressivement sa splendeur sur tous les plans de l’existence phénoménale, révélant au fur et à mesure leur réalité intemporelle sous-jacente, tel le regard de Shams de Tabriz qui « ne s’est jamais posé sur une chose éphémère sans la rendre éternelle ».



Comment puis-je surmonter ma peur de voir la vérité, qui, je le sens, est un obstacle qui m’empêche de connaître ma véritable nature?


En premier lieu, soyez heureux de vous rendre compte de cette peur viscérale, car la plupart des humains la refoulent et l’évitent. Dès qu’elle montre le bout de l’oreille dans un moment de solitude ou d’inactivité, ils allument la télévision, vont voir un ami ou se lancent dans une quelconque activité compensatrice. Découvrir votre peur était donc un premier pas crucial.



Je ne sais pas si je l’ai découverte, ma perception n’est pas claire. Peut-être sens-je simplement sa présence.


Vivez avec elle, intéressez-vous à elle, ne la refoulez pas. Adoptez à son égard un « laisser-venir, laisser-partir » bienveillant. Prenez-la pour ce qu’elle est: un amalgame de pensées et de sensations corporelles. Demandez-vous: « Qui a peur? » et vous verrez la peur-pensée vous quitter, laissant encore au niveau somatique des résidus d’anxiété localisés, la peur-sensation. Tout cela n’est au fond qu’un spectacle dont vous êtes le spectateur. Contemplez-le, et contemplez aussi vos propres réactions, vos fuites, vos refus, qui en font également partie. La prise de conscience de votre refus est le début de l’acceptation, du laisser-venir. De cette manière vous prenez la position du contemplateur qui est votre position naturelle.


Alors tout se déploie spontanément. La peur est votre ego, le monstre que vous charriez dans vos pensées et vos sensations corporelles, l’usurpateur qui vous tient à l’écart du royaume bienheureux qui est le vôtre. Laissez-la se montrer en totalité. N’ayez pas peur d’elle, même si ses traits son terrifiants. Puisez dans votre soif d’absolu et de liberté le courage de la regarder. Quand vous commencez à la sentir, pensez: « Viens, peur, montre-toi! Prends bien tes aises, car je suis hors de ton atteinte! » L’efficacité de cette méthode provient du fait que la peur est une chose perçue, donc limitée. Le plus long serpent du monde finit bien quelque part. Une fois qu’il est entièrement sorti des hautes herbes, qu’il est vu en totalité, vous êtes hors de danger, car il ne peut plus vous attaquer par surprise. De même, quand vous voyez en face de vous la totalité de votre peur, quand il ne reste rien d’elle qui vous soit caché, il n’est rien de vous qui puisse s’identifier à elle. Elle est un objet « décollé » de vous. Le cordon ombilical d’ignorance par lequel vous nourrissiez l’ego ne fonctionne plus. Ce moi fantôme, n’étant plus alimenté, ne peut plus se maintenir; il se meurt alors dans l’explosion de votre liberté éternelle.



Une fois que nous avons re-connu notre réalité profonde, un souvenir de cet éveil nous accompagne en permanence, de sorte que nous commençons à nous rendre compte des moments où l’ego s’interpose et que nous pouvons le dresser à se tenir de plus en plus à l’écart, ce qui nous permet d’être de plus en plus ouverts à ce que nous sommes.


Pouvez-vous commenter ce point?


Il n’est nul besoin de dresser l’ego ou de l’éliminer. Quand vous essayez de le dresser ou de l’éliminer, qui est l’auteur de cette tentative?



L’ego s’élimine lui-même.


Comment cela serait-il possible? Cette tentative au contraire le perpétue. L’ego n’est un obstacle que dans la mesure où nous lui prêtons attention. Au lieu d’aborder cette recherche par le côté négatif, l’ego et son élimination, commencez par le côté positif. La re-connaissance dont vous parliez laisse en vous un souvenir de plénitude. Ce souvenir se réfère à une expérience non-mentale. Il ne vient pas de la mémoire qui ne peut enregistrer que des éléments objectifs. Si vous vous laissez guider par lui, si vous répondez par une adhésion de tout votre être à son appel, l’émotion sacrée qu’il suscite en vous vous mènera sans détours au seuil de votre présence intemporelle. Vivez avec ce souvenir. Oubliez les circonstances objectives qui ont précédé ou suivi cette re-connaissance et gardez en le souvenir; aimez-le comme votre bien le plus précieux et rappelez-vous que la source dont il est l’émanation est toujours présente, ici et maintenant. C’est le seul endroit où la trouver, ici et maintenant; pas dans la pensée; avant la pensée; avant d’y penser; n’y pensez même pas…



Simplement laisser être ce qui est…


N’en parlez pas; ne le formulez pas; ne l’évaluez pas; l’intervention de la pensée vous en éloigne. N’essayez même pas…Vous faites encore trop d’efforts. Ils sont inutiles. Abandonnez et soyez ce que vous êtes déjà, absolue tranquillité.



Je voulais être ici aujourd’hui, et j’ai choisi d’être ici, mais que puis-je apprendre en présence d’un maître que je ne peux apprendre par moi-même?


Tout ce que vous apprenez, vous l’apprenez par vous-même. Je ne peux rien apprendre à votre place. Chaque circonstance, chaque évènement de votre vie vous enseigne. Ce que vous pouvez apprendre en posant cette question est qu’il n’y a pas de maître au sens personel où vous l’entendez. Sur ce plan-là, je ne suis pas votre maître, je suis heureux d’être simplement votre ami. Le maître véritable n’est pas une personne, il est notre soi, le soi de tous les êtres. Abandonné à lui, n’aimant que lui, n’étant intéressé que par lui, je sens sa présence vibrer chez ceux qui viennent à moi dans la pure intention de le connaître et ils re-connaissent cette présence en moi. On pourrait dire que cette présence se re-connait dans l’apparent autre par une sorte de résonance sympathique. Le divin en moi re-connaît le divin en vous dans le même instant et dans le même mouvement par lequel le divin en vous re-connaît le divin en moi. Dans ces conditions, qui peut dire qui est le maître et qui est le disciple, qui est vous et qui est moi ?



Je ne suis pas sûr que ceci soit une question: J’étais assis ici, essayant méthodiquement d’être calme. Dès votre entrée, tout devint soudain très tranquille. J’étais tel un mourant essayant désespérément de prendre son dernier souffle. Ma première pensée fut une expression d’étonnement émerveillé, puis j’eus l’impression que chaque pensée ultérieure était un effort pour échapper à ce silence qui m’envahissait spontanément…


Quand vous êtes ainsi invité, vous devez complètement abdiquer. N’essayez pas de savoir où vous en êtes, de contrôler la situation. Vous ne le pouvez pas. La première pensée qui prend note de cette expérience est déjà de trop, elle empêche un total lâcher prise. Recevoir l’invitation royale ne suffit pas. Il faut encore vous rendre au palais et goûter au festin qui vous est destiné. Le chercheur de vérité en vous est sans cesse en train de contrôler vos pensées, sentiments et actions. A un certain point, même lui va disparaître car il n’est qu’un concept, une pensée. Il n’est pas vous. Vous êtes cette liberté, cette immensité dans laquelle il apparaît et disparaît. Vous êtes ce que vous cherchez ou, plus précisément, cette immensité se cherche en vous. Abandonnez-vous à elle sans réserve.



Dans quelle mesure sommes nous libres de déterminer notre vie?


En tant qu’individu ou en tant que ce que nous sommes profondément?



En tant qu’individu.


Dans ce cas, nous sommes entièrement conditionnés, donc il n’y a pas de libre arbitre. En apparence, nous exerçons notre libre choix, mais en fait nous ne faisons que réagir comme des automates aux stimuli de notre environnement et de notre mémoire, parcourant sans relâche les mêmes schémas de notre héritage bio-sociologique, aboutissant invariablement aux mêmes réactions, telle une machine automatique dispensant des boissons dans une gare. En tant qu’individu, notre liberté est illusoire, à l’exception de la liberté qui nous est laissée à chaque instant de ne plus nous prendre pour une entité séparée et de mettre ainsi fin à notre ignorance et à notre misère.


En revanche, au plan de notre être profond, tout émane de notre liberté. Chaque pensée, chaque perception prend naissance parce que nous la voulons. Nous ne pouvons comprendre cela au niveau de la pensée, mais nous pouvons en faire l’expérience. Lorsque nous sommes totalement ouverts à l’inconnu, l’entité personnelle est absente et nous réalisons alors que l’univers sensible et intelligible surgit de cette ouverture dans un présent éternel. Nous voulons, créons et sommes à chaque instant toute chose dans l’unité de la conscience.



Vous parlez d’être totalement ouverts à nos pensées et perceptions. Comment pouvons nous accueillir tout ce qui se présente à nous malgré le rythme effréné de la vie moderne? Est-ce possible?


En fait vous n’avez pas le choix car, quoi que vous pensiez, perceviez ou fassiez, vous l’accueillez d’instant en instant. Par exemple, lorsqu’une pensée apparaît, cette apparition est spontanée, n’est-ce pas?



Je ne vois pas où vous voulez en venir.


Vous n’exercez aucune action sur vous-même afin de faire apparaître cette pensée. Même si vous exerciez une telle action, cette action elle-même serait une autre pensée spontanée. En fait toutes choses apparaissent d’elles-mêmes dans la conscience qui est toujours dans une ouverture totale. La conscience ne dit jamais « je veux ceci » ou « je ne veux pas cela ». Elle ne dit rien parce qu’elle accueille en permanence tout ce qui se présente en son champ. Quand vous dites « je veux ceci » ou « je ne veux pas cela », ce n’est pas la conscience qui parle, c’est simplement une pensée surgissant en son sein. Ensuite vous dites « je n’étais pas ouvert », et c’est l’irruption d’une nouvelle pensée. L’arrière-plan de toute cette agitation mentale est la conscience toujours ouverte, toujours accueillante. Du moment que vous êtes vivant, vous êtes ouvert. L’ouverture est votre nature. C’est pourquoi il est si agréable de s’y trouver; on s’y sent chez soi, à l’aise, naturel. Vous n’avez rien à faire pour vous trouver dans l’ouverture, si ce n’est comprendre qu’elle est votre nature réelle, que vous y êtes déjà. Dès que vous établissez votre demeure dans la conscience-témoin, l’agitation mondaine n’a plus de prise sur vous. Vous comprenez le processus dans son ensemble et par là même vous y échappez. Vous faites un saut dans une autre dimension. Familiarisez-vous avec elle. Voyez-en l’impact sur votre psychisme et votre corps. Peut-être mes paroles vous semblent-elles pour le moment de simples concepts, mais le jour viendra où elles se dissoudront en vous, devenant compréhension vivante. Alors la question de savoir comment méditer, comment être ouvert, ou comment être heureux ne se posera plus parce que vous êtes déjà méditation, ouverture et bonheur.



Mais nous l’ignorons!


Enquêtez, trouvez par vous-même. Voyez s’il est vrai que vous êtes conscient en permanence. Voyez s’il est vrai que ce que vous vous savez être fondamentalement est conscience. Ne prenez pas mes assertions pour des faits établis. Mettez-les en question, ainsi que vos propres croyances. Interrogez aussi la notion d’une conscience limitée et personnelle. Vivez avec ces questions, et surtout vivez dans l’ouverture silencieuse qui suit le questionnement, dans le « je ne sais pas » créateur. Dans cette ouverture viennent des réponses qui modifient et purifient peu à peu la question initiale, la rendant de plus en plus subtile jusqu’à ce qu’elle devienne informulable par la pensée. Laissez ce dynamisme résiduel s’épuiser de lui-même dans votre attention bienveillante jusqu’au moment où la réponse ultime jaillit en vous dans toute sa splendeur.



Hier soir vous avez utilisé l’adjectif « incolore » pour qualifier la conscience. Je me demande où la compassion et l’amour apparaissent dans ce tableau.


Les mots que nous utilisons pour décrire l’indescriptible doivent être consommés sur place. Si nous les utilisons à contre-temps, ils perdent leur saveur et nous aboutissons à des contradictions apparentes. Une histoire me revient en mémoire à ce propos: Un maître Chan’ se contredit lui-même (en apparence) une bonne douzaine de fois en l’espace d’une heure. Excédé, un disciple présent décortique les contradictions successives sous les regards amusés et bienveillants du maître qui, pour toute réponse, dit simplement, sans chercher à se justifier en aucune manière: « En effet, comme c’est étrange et merveilleux! Je n’arrive pas à comprendre pourquoi la vérité se contredit sans cesse! »



Je suis d’accord. La conscience est indicible. La compassion est elle également au delà des mots?


Ma remarque concernait la première partie de votre question… Nous devons d’abord trouver en nous ce centre incolore qui est liberté parfaite et autonomie absolue. Et quand depuis ce centre, depuis cette intelligence, nous jetons nos regards sur les êtres qui nous entourent, non seulement nous voyons leurs corps et nous percevons leurs psychées, mais nous volons directement, par delà les frontières psycho-somatiques, jusqu’à cet endroit incolore et sans limitations qui est notre commune essence. Là, il n’est point d’autre. De ce centre incolore une action peut ou non découler, en fonction des circonstances. L’action qui découle de la compréhension que nous sommes profondément un seul et même être est pleine de compassion, mais aussi de beauté et d’intelligence. Elle peut manifester d’autres qualités, mais elle peut aussi, lorsque les circonstances l’exigent, revêtir la couleur de la compassion. Toujours en harmonie avec la situation présente, elle ne laisse pas de traces et libère ceux au profit de qui elle s’exerce. La compassion véritable échappe aux notions préconçues que nous avons d’elle. Elle peut sembler étrange, inappropriée, voire brutale; mais elle est libre, et c’est là sa beauté. Elle est une tornade de liberté qui souffle où elle veut, effaçant sur son passage les attachements éphémères et les idées fausses, afin que seul subsiste l’indestructible, le vrai, l’éternel.



Que pouvez-vous nous dire sur l’intelligence?


L’intelligence ordinaire est une fonction cérébrale. Elle se manifeste comme faculté d’adaptation et d’organisation. Elle permet de traiter des problèmes complexes mettant en jeu une grande quantité de données. Liée aux conditionnements héréditaire et acquis du cerveau, elle fonctione dans la sérialité, dans le temps. C’est cette sorte d’intelligence qui permet de mener à bien un calcul algébrique, de mettre en forme un raisonnement logique ou de jouer au tennis. Fonctionnant comme un super-ordinateur, elle excelle dans l’accomplissement de tâches répétitives, et pourra peut-être un jour être surpassée par des machines. Elle a sa source dans la mémoire, dans le connu.


L’intelligence intuitive se manifeste comme compréhension et clarté. Elle permet de voir la simplicité dans l’apparente complexité. Elle fulgure dans l’instant. Toujours créatrice, libre du connu, elle est à l’origine des découvertes scientifiques et des grandes oeuvres d’art. Elle a sa source dans la suprême intelligence de la conscience intemporelle.


Lorsque l’intelligence intuitive effectue un retour sur elle-même, essayant de saisir cette source, elle se perd dans l’apperception instantanée de l’intelligence suprême. La re-connaissance de cette haute intelligence est une implosion qui détruit l’illusion que nous sommes une entité personnelle .



Cette re-connaissance se produit-elle indépendamment du niveau d’intelligence commune du sujet?


Oui. La présence d’un intense désir d’éveil est le signe certain que cette re-connaissance a eu lieu.



La destruction de l’ego provoquée par l’éveil est-elle graduelle ou subite?


Le premier instant de re-connaissance contient déjà en germe son accomplissement de même que la graine contient déjà la fleur, l’arbre et le fruit. Pendant quelque temps encore l’ego, foudroyé par la vision encore partielle de cette intelligence, conserve un semblant de vie. A ce stade, l’habitude maintient encore les anciennes identifications, mais une brèche irrémédiable s’est insinuée dans la croyance en notre existence séparée. On pourrait dire que le coeur n’y est plus, dans tous les sens du terme. Des re-connaissances intermittentes élargissent ensuite cette brèche jusqu’au moment où l’ego, qui est un objet perçu, s’objectivise complètement avant de se dissoudre devant nos yeux, cédant la place à l’irruption de l’ineffable.


A la suite de cet éveil, nous nous trouvons libre de la peur et du désir, libre de la peur parce que, ayant réintégré notre soi immortel, le spectre de la mort nous quitte à jamais, et libre du désir parce que, connaissant la plénitude absolue de l’être, l’attraction désuète qu’exerçaient sur nous les objets cesse spontanément. Les anciennes habitudes psychiques et corporelles qui dérivaient de la croyance antérieure en une existence personnelle peuvent se manifester encore pendant quelque temps, mais toute identification avec un objet pensé ou perçu est désormais impossible. Contemplées dans la neutralité éblouissante de la conscience, ces habitudes se meurent une à une sans que leur réoccurrences temporaires déclenchent un retour de l’illusion égoïque.



A quel signes reconnaît-on la haute intelligence?


Les pensées, sentiments et actions qui découlent de la haute intelligence se réfèrent à leur source, le soi. Une fois accomplis, ils nous laissent sur le rivage de l’absolu, telle l’écume que la vague dépose sur le sable. La pensée qui pense la vérité provient de la vérité et nous ramène à la vérité. Cette pensée a beaucoup de visages différents, elle pose des questions apparemment multiples, telles que « Qu’est-ce que le bonheur? », « Qu’est-ce que Dieu? », « Qui suis-je? » Toutes ces questions proviennent de leur source commune, la joie éternelle, le divin, notre soi. Quand cette pensée imprégnée du parfum de la vérité vous invite, faites-lui de la place, accordez-lui du temps, abandonnez-vous à elle, laissez-vous transporter. Cette pensée est comme l’empreinte des pas de Dieu dans votre âme. Laissez-le marcher où il veut. Celui en qui cette haute pensée s’est éveillée est très fortuné. Aucun obstacle ne saurait l’empêcher d’accéder à la vérité. Une fois que le désir de l’ultime vous a saisi, l’univers entier coopère dans l’accomplissement de ce désir.



Etes-vous dans cet état d’accomplissement en ce moment?


Il n’y a personne dans cet état. Ce non-état est l’absence de la personne.



Est-ce que vous y entrez et en sortez?


Ce n’est pas un état.



Etes-vous éveillé dans cet état?


Ce non-état est éveillé à lui-même. Il est conscience, je suis conscience, vous êtes conscience.



Dans ce cas vous êtes conscient que toute chose est à sa place?


Du point de vue de la conscience, tout est conscience, donc tout est à sa place. Rien n’est tragique. Tout est lumière, tout est présence.



Compte tenu du fait que nous sommes lumière et que les choses qui nous entourent sont aussi cette lumière, voyez-vous les choses différemmnt de nous?


Non, je vois chaque chose exactement comme vous, mais il est des choses que vous croyez voir et que je ne vois pas. Je ne vois pas d’entité personnelle dans ce tableau. Même si une vieille habitude provenant de la mémoire de l’ancienne personne surgissait, elle serait totalement objectivée, elle ferait simplement partie du tableau, elle ne serait pas ce que je suis. Je ne me prends pas pour une chose perçue ou pensée. C’est tout. Vous pouvez faire de même. Vous êtes libre. Il suffit que vous essayiez. Faites-le, essayez! Sur le champ!



Comment procéder?

Chaque fois que vous vous prenez pour un object, par exemple pour un homme ayant telle profession, ou pour votre corps, voyez-le.


Il y a donc un soi à un niveau plus élevé qui observe la situation, est-ce cela la perspective?


C’est la compréhension intellectuelle de la perspective, non sa réalité. La réalité de la perspective est votre attention bienveillante, non le concept de l’attention bienveillante ou le concept de vous-même en tant qu’attention bienveillante, mais simplement votre présence lumineuse sans tension et sans résistance, accueillant d’instant en instant la pensée ou la sensation qui s’actualise, la laissant se déployer librement, puis se résorber en elle sans laisser de traces. Cette lumière originelle n’est pas une absence mais une plénitude. Abandonnez-vous à elle, laissez-vous envahir par elle.


Copyright 1996, Francis Lucille



Science and Non-duality conference extract

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