Pourquoi le Nava-Tantra ?



Un Tantra de la non-dualité au 21ème siècle


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Originellement le mot sanskrit tantra est composé de la racine verbale ‘tan’ et du suffixe -tra, et l’étymologie populaire l’interprète en deux mots sanskrits : tanoti ‘expansion’ et trayati : ‘libération’.


Le Tantra est étymologiquement compris comme étant « l’art et la science de l’expansion de la conscience et de la libération de l’énergie », et le Nava-Tantra, renvoie au prolongement de cette révélation (du Sanskrit नव, nava ‘nouveau’, तन्त्र, tantra ‘).


the-final-journey


Le simple fait de parcourir les propositions riches et variées des multiples sites internet, articles et vidéos mis en ligne ces dernières années, autour de l’imaginaire tantrique actuel, nous met rapidement en face d’une très grande confusion des niveaux de discours. Confusion d’où émerge souvent une forte incongruence entre les aspirations spirituelles affichées et la mise en œuvre concrète de ces aspirations dans les contextes de guidance, d’accompagnement de groupe et d’enseignement.


Il est courant de voir le Tantra et ses pratiques afférentes, rattachés au champ général du développement personnel. Le discours (spiritualité intégrative et non dogmatique, célébration du corps et des archétypes féminin/masculin, amour inconditionnel, sexualité sacrée, dépassement de l’ego, quête de l’éveil, etc…) sert bien fréquemment de prétexte à des propositions et aspirations frénétiquement nourries par le seul désir de contentement et de renforcement égocentrique de la petite personne, quand ce n’est pas à celui de simples passions libertines, voire à la prostitution.


Catégoriser le Tantra dans le champ du développement personnel est une aberration. Car la vision tantrique est essentiellement et originellement une vision mystique, et en tant que telle, si elle s’initie, si elle s’origine dans la personne telle qu’elle s’expérimente ici et maintenant, elle vise à la diminution de l’ego, et non à son développement ou à son épanouissement. Il ne s’agit pas de renforcer ou d’enrichir la personnalité de nouveaux outils, de nouvelles armes, mais bien au contraire de l’affaiblir, de l’appauvrir.


Par pauvreté, ainsi que le précisait déjà Maître Eckhart, il ne s’agit pas d’entendre matériellement pauvre – et la personnalité est invariablement très habile pour se réapproprier tout vœu de chasteté, ou de désintéressement matériel comme nouveau lieu d’identification et d’orgueil : il n’est d’ego plus fort que l’ego spirituel, celui de tous les fanatique, de tous temps et religion. Il s’agit plus essentiellement d’entendre spirituellement pauvre: « Heureux sont les pauvre en esprit car le royaume des cieux leur appartient ! », c’est à dire « Soyez pauvre en savoirs, en convictions, en croyance, en certitude, en attachements et rejets ! »).


« Or il y a deux genres de pauvreté. La pauvreté extérieure, bonne et très louable lorsque l’homme la vit volontairement par amour […]. Mais selon la parole de notre Seigneur, il est une autre pauvreté, une pauvreté intérieure; puisqu’il dit : « Heureux sont les pauvres en esprit. » Soyez, je vous prie, de tels pauvres afin de comprendre ce discours car, je vous le dis au nom de la vérité éternelle, si vous ne devenez pas semblable à cette vérité, vous ne pourrez pas me comprendre. »


Maître Eckhart (Beati pauperes spiritu)


De ce lieu de non-savoir, quelque chose qui n’est plus l’ego s’ouvre à l’innocence de l’instant, une expérience qui s’offre, de seconde en seconde, en son irréductible singularité. L’instant est éternité, s’il est vécu sans mémoire.


Nulle nécessité de connaître les doctrines religieuses des diverses traditions philosophiques et spirituelles du monde entier et de toutes les ères historiques ou antédiluviennes pour rencontrer cet espace. Le savoir véritable, la synthèse ultime est exactement et précisément l’expérience de l’Un. Ni plus, ni moins. Tout le reste est décoration et frivolité.


Certaines traditions initiatiques peuvent avoir un temps leur fonction pour déconstruire en miroir mes certitudes, en mettant en évidence des propositions contre-intuitives ou paradoxales (les fameux koans du bouddhisme Chàn…). Je croyais vivre dans cette réalité, dans cette sphère de certitude, et soudain une vision me renverse, me fait vivre une expérience cognitive, affective, sensorielle qui excède cette sphère, qui ne peut plus y être absorbé sans dommage. C’est l’expérience du débordement, du décadrage, de l’éveil. En une seconde de conscience, ma réalité s’ouvre à quelque chose qui ne peut plus être intégré au cadre ancien, et je découvre que l’inverse de ce que je croyais est également vrai et que ce que je pensais est également faux. Ni vrai, ni faux. Et vrai, et faux, tout à la fois.


Les enseignements de la Non-dualité n’ont ainsi de valeur que pour déconstruire un savoir antérieur, si je les conserve et les fétichise, ils deviennent à leur tour des limitations. L’érudition spirituelle, ésotérique ou mystique ne conduit pas à la réalisation de l’expérience. Elle peut–être un point d’appui ou une compensation jusqu’à ce que cette expérience de la suprême intimité soit connue. C’est le fameux doigt qui montre la lune : une fois que j’ai vu la lune, je n’ai plus besoin du doigt. Mais certains restent attachés aux techniques et aux savoirs comme le contemplateur au doigt. Est ce que la Lune continue à briller lorsque personne ne la regarde ?


Qui suis je si je lâche la croyance en la vérité de mon modèle du monde ?


Qui suis-je si je m’ouvre à la possibilité que la vérité sur laquelle j’ai construit, élaboré toute mon existence, tout mon scénario de vie, pourrait s’avérer fausse ?


Même la vision de la Non-dualité, au final doit être abandonnée, pour toucher à la Source, l’Un sans second. Ainsi que l’écrivait magnifiquement le « vieil enfant » :


« La grande musique n’a guère de sons.
La grande image n’a pas de forme. »



Lao Tseu (Tao-Tö King)


La technique suprême, le savoir dernier, c’est précisément de renoncer à toute technique, à tout savoir. Lorsque je me retire une épine du pied avec une autre épine, je ne me plante pas la seconde dans la chair en lieu et place de la première. Je jette finalement les deux épines. Dans le cas contraire, je reste encombré d’un nouveau problème qui est venu prendre la place du premier.


Le Nava-Tantra se veut une vision mystique avant d’être une théorie ou une pratique de développement de la personne ou de recherche du plaisir. Les passions, qu’elles soient dites « positives » c’est à dire désirées par la personne, ou « négatives », rejetées par la personne n’en sont pas exclues, mais elles ne sont plus perçues comme une fin en soi.


Nous lisons souvent que l’objectif du Tantra serait de développer l’harmonie du Féminin et du Masculin, du Yin et du Yang, d’atteindre une magnificence dans l’extase sexuelle, ou dans la mise en œuvre de rituels sacrés. Et ce type d’expériences ou de propositions peut en effet advenir, ou pas, à l’occasion d’un stage ou d’une retraite tantrique. Mais ce ne sont là que des phénomènes qui adviennent à un moment donné, apparaissent puis disparaissent, comme elles sont venues. Si j’en garde la mémoire, si je ne laisse pas mourir la résonance de ce type d’expériences dans mon corps, si ma conscience s’attache à elle, elle s’y enferre et se prive de nouvelles expériences, tout aussi inédites, intenses et subtiles . Et pire encore, une telle percée, un tel contact avec l’arrière plan de la réalité, peut contribuer à renforcer l’ego spirituel, toujours prompt à s’approprier ce qui le traverse.


Le Nava-Tantra se veut donc avant tout une mystique, dans la ligné des écoles de sagesse traditionnelles des millénaires passés, mais une mystique laïque, débarrassée des oripeaux folklorique de l’Orient (Namasté, Shiva, Shakti, Lingam, Yoni…) et surtout actualisée et enrichie de tous les apports contemporains issus de notre culture et de notre temps. Car si la Vérité peut être une et invariable d’époque en époque, de culture en culture, le chemin pour y arriver est fonction des obstacles spécifiques que j’ai à traverser. Si la vérité est une, la porte qui nous en sépare est quant à elle à chaque fois nouvelle, et nécessite de nouvelles clefs, de nouvelles formulations plus adaptées. D’où la pertinence d’une nouvelle approche tantrique, d’un nouveau Tantra (Nava signifie nouveau en sanskrit), nouveau non pas dans son essence, qui elle demeure éternelle, mais frais et innocent dans sa mise en oeuvre formelle, dans ses mots et ses rituels.


La vision tantrique ne peut pas viser quoi que ce soit qui tienne de l’ordre de la contingence. La perspective tantrique, c’est l’éternité dans le temps, c’est l’Absolu dans le relatif, c’est le Royaume des Cieux ici-bas. Autrement dit : être dans ce monde, sans être de ce monde.


Le Tantra vise – au sens de vision – à cet ordre inconditionnel, ce qui est présent d’instant en instant et dont je ne peux jamais être séparé. Il ne peut donc jamais viser un objet relatif du champ de l’expérience – même lorsque cet objet est une expérience d’extase, d’Unio Mystica ! Le Tantra vise – sans jamais le viser directement – l’ultime sujet qui, au-delà du règne de tous les phénomènes, de toutes les images, désire, crée et dissout le songe de cette réalité dans un océan d’amour éternel : l’Esprit qui joue avec le monde à travers chacune des formes manifestées qu’il anime de son souffle.


C’est là la raison d’ailleurs pour laquelle il ne peut par nature y avoir de personne éveillée. La condition pour faire l’expérience de la non-identification suprême est l’absence de toute identification à un agrégat de matière, d’affects et de pensées.


« Lorsque tu te connais, ton ego illusoire est enlevé et tu n’es pas autre qu’Allah !… Autrement dit :  » Connais-toi toi-même  » ou  » Connais ton être  » signifie  » Sache que tu n’es pas Toi  » alors que tu l’ignorais. »


Ibn Arâbi


Le tantrisme propose une formulation métaphysique non duelle similaire à celle de l’Advaita Vedanta. Il s’en différencie cependant en affirmant que la connaissance intellectuelle pure ne saurait suffire à atteindre la félicité, c’est à dire à faire l’expérience de l’identité intime entre le Soi personnel et la Conscience cosmique, représentée par Shiva. Dans ces pratiques, le corps devient l’instrument et le lieu intime de la réalisation spirituelle.


Le mot tantrisme est issu du sanskrit « Tantra » dont la racine exprime l ‘idée d’extension, mais également celle de trame ou de tissu. Les tantras sont des textes « tissés » par des maîtres au cours des vingt derniers siècles, le plus souvent rédigés en sanskrit, mais également en d’autres langues de l’inde.


Trouver l’intensité et la transcendance dans l’expérience la plus ordinaire, telle pourrait être la devise de la philosophie de la Reconnaissance, inspirée par le Vijnana Bhairava Tantra. La délivrance n’est pas fuite hors du monde, mais liberté active dans un monde à chaque instant recréé par la conscience. Ainsi que l’exprimait Pierre Feuga, « Puisque le tantrisme s’encombre encore moins de morale que de théologie. » Mais ici « transgresser veut dire transcender, consommer signifie consumer. L’initié consume le monde des apparences et réalise l’éveil le plus intense au sein même de la matière. Ce qui est poison pour le commun devient remède pour le tantrika ». Est tantrique tout homme ou toute femme qui assume la vie dans tous ses aspects, purs et impurs, sans fuite d’aucune sorte, tout homme ou toute femme qui perçoit l’univers comme un champ d’expérience sensible et énergétique sans a priori d’aucune sorte quant à ce qui est désirable ou non, tout homme ou toute femme qui expérimente le pressentiment selon lequel jouissance corporelle et éveil spirituel se magnifient l’un l’autre.


Il est aisé alors de constater comment le Tantra contemporain qui ambitionnerait de s’inscrire dans la perspective exclusive de la recherche personnelle du plaisir, de l’hédonisme égotique, du développement et de l’épanouissement de la personne, de la relation, des archétypes Féminin et Masculin – encore des images, si génériques soient-elles – et même de l’Eveil pour le petit moi s’éloigne de la vaste perspective mystique proposée par la tradition !


Le champ du développement personnel est sans espoir s’il se cantonne à sa propre définition et refuse de se sublimer au-delà du seul objet de sa fascination : l’épanouissement de la personne séparée.


Pour renouer avec cette tradition authentique de la Non-Dualité, nous n’avons aucunement besoin de nouvelles grandes théories inclusives, de nouveaux modèles de description de la réalité, de nouvelles thèses de psychologies, etc… Le Tantra de la Non-dualité commence précisément lorsque sont abandonnées toutes les velléités de saisie et de réduction de la réalité à des concepts, dogmes, typologies, modèles, techniques…


C’est pourquoi dans la transmission du Nava-Tantra nous n’enseignons pas de techniques pour atteindre tel ou tel état. Nous ne donnons pour ainsi dire pas de consignes pratiques, mais invitons invariablement à porter l’attention sur ce qui traverse mon champ de conscience : sensations, émotions, pensées… à quoi je dis oui, à quoi je dis non… quelle que que soit la situation, que je sois seul à méditer devant un mur blanc, en train de danser ou de partager une expérience énergétique ou physique avec un partenaire.


Observer… sentir…


Et offrir… rendre à la Source ce qui n’a fait que me traverser, et ne m’a jamais appartenu…


On ne regarde pas le soleil en face, sous peine de se brûler les yeux. L’expérience de la Vérité, ou de Dieu, est du même ordre. Je ne peux viser à la « pleine conscience », à l’abandon absolu, au non-jugement. Tout ceci est hors de portée de la personne. Ce qui est par contre de mon ressort, c’est de prendre conscience de ce qui me sépare de la lumière, de la détente, du non-jugement. Je m’extraie du nuage – je vois ce que je refusais de voir, ce à quoi je disais non – et j’inclus ce nuage dans le ciel plus vaste de ma présence. J’inclus mon « Non » en en prenant conscience et en l’accueillant, et ce faisant, je l’intègre à mon expérience au lieu de le refuser. Ensuite, que l’astre suprême se dévoile ou pas à ma prière, cela ne dépend pas de ma personne. De la même manière que l’humilité authentique ne consiste pas en la recherche de cette humilité, mais en la seule contemplation de mes petites prétentions au quotidien.


La clef ultime réside dans les mots rapportés par l’évangéliste :


« Seigneur, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe de douleur. Toutefois, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne. »


Luc 22.42


La personne qui désire quelques chose en particulier, prise dans son jeu de préhension et de rejet, d’ombres et de lumières, n‘est pas la source d’elle-même. Elle n’est que le reflet, l’émanation éphémère de cette source, l’espace de vacuité à travers lequel l’amour divin se manifeste dans le monde des formes.


Les propositions attentionnelles que nous formulons au cours des retraites et des stages vise ainsi à mettre en lumière les ombres, les obstacles, les nuages qui s’interposent entre moi et la Lumière. Mettre en évidence les mécanismes, les conditionnements par lesquels je me coupe de l’amour, de l’humilité, de l’abandon, de l’intensité de l’expérience qui se présente ici et maintenant. Regarder en quoi mon expérience est déterminée par une mémoire, par une résonance d’une expérience antérieure que je n’ai pas laissée mourir…


Qui observe ce qui se joue ? A qui ou à quoi suis-je en cet instant identifié ? Je ne vois justement pas ce à quoi je suis identifié, puisque c’est le point depuis lequel je perçois ma réalité subjective. Si vous êtes sur un sommet et contemplez la nature environnante, vous voyez tout le paysage alentours, les montagnes, vallées, rivières, forêts, plaines… vous êtes attentifs au ciel , aux nuages, aux animaux… le seul point que vous ne pouvez pas inclure dans votre regard, c’est le point depuis lequel vous observez !


L’invitation du Nava-Tantra consiste ainsi à faire pleinement l’expérience de ce qui se présente jusqu’à le désirer intensément, en y reconnaissant la perfection, la complétude et la nécessité de la vie qui s’exprime sous cette forme singulière et unique, ici et maintenant. C’est la raison pour laquelle nous ne proposons aucun programme de stage ou de cycle tel que « Formation en Nava-Tantra en n modules sur x années ». S’il existait un programme générique tout prêt qui convienne à tout à chacun pour atteindre à la joie, cela se saurait depuis les siècles que les mystiques de tous les temps et de toutes les cultures expérimentent et transmettent. Chaque atelier est absolument unique et émerge naturellement des énergies, aspirations et désirs de tous les participants qui se réunissent au nom de l’Amour et de la Conscience.


« Car où il y a deux ou trois personnes assemblées en mon nom, je suis là au milieu d’elles. »


Matthieu 18 :18-20


Ce qui se présente au sein du groupe à chaque instant est exactement ce qui convient le mieux à chacun des participants à ce moment, et le rôle de l’animateur est de se mettre à l’écoute de la forme qui apparaît, de mettre en conscience les tensions, émotions, jugements éventuels et d’accompagner l’expérience, à partir d’enseignements et de propositions de structures, jusqu’à ce que cette forme se dissolve dans l’espace vaste et tranquille de la présence.


Que je me raconte avoir réussi ou pas à être présent, en tant que personne, n’a aucune espèce d’importance, aucune valeur particulière. Ce qui est l’essence du Nava-Tantra, c’est la joie de faire l’expérience de mon conditionnement, de mes passions et de mes limitations, d’instant en instant, et de reconnaître ces conditionnements, passions et limitations comme richesse d’expression du divin à travers ce corps contingent.


D’instant en instant.


Ici et maintenant.


Pourquoi désirer quelque chose en particulier, lorsque je peut tout désirer ?


Reconnaître et expérimenter la joie inconditionnelle d’être en vie, à travers les diverses expériences passionnelles de l’existence, que je sois traversé par l’amour ou par la peur, par la joie ou par la tristesse, par la sérénité ou par la colère, par le plaisir ou par la douleur…


Par le Nava-Tantra, c’est cette joie intime de vivre, de créer et d’aimer que nous aspirons à célébrer, à partager et à transmettre.




Yves-Marie L’Hour



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